Entre intuition entrepreneuriale et culture du risque, Alexandre Yazdi a fait de l’expérimentation rapide la signature de Voodoo, licorne française du jeu vidéo. Il est également en passe de rejoindre le club très fermé des patrons de presse.

Être patron de presse est symbolique dans le monde des dirigeants d’entreprise. Alexandre Yazdi est en passe de rejoindre ce club select. Un communiqué de presse diffusé le 19 mars annonce que le fondateur de Voodoo est "entré en négociations exclusives en vue d’une prise de participation majoritaire" au capital de DC Company. Ce groupe de médias numériques détient Konbini et Le Gorafi.

Alexandre Yazdi était déjà "investisseur de longue date dans DC Company". L’opération s’inscrit donc "dans la continuité d’une relation engagée depuis plusieurs années". Si aucun détail financier n’a été divulgué, elle "vise à accompagner une nouvelle phase de développement du groupe en renforçant, notamment, ses capacités d’investissement".

Chez Alexandre Yazdi, l’entrepreneuriat relève moins d’une vocation que d’une nécessité. Ingénieur de formation, le fondateur de Voodoo commence pourtant sa carrière comme chef de projet dans une société qui développe des logiciels pour de grandes entreprises. Une expérience formatrice, mais qui fait rapidement naître chez lui une forme de frustration. "Mon rêve était de créer des produits qui fassent partie du quotidien des gens."

Coup de poker

Après une première aventure entrepreneuriale dans les outils numériques pour PME, il décide de tout quitter pour se consacrer pleinement au poker de façon professionnelle. Cette parenthèse s’avère décisive pour le dirigeant en devenir. "Le poker apprend à gérer le risque et l’incertitude. Même quand tu prends les bonnes décisions, tu peux perdre." Une école informelle de la décision qui lui apprend aussi à accepter l’aléa, à gérer les phases de réussite comme les périodes plus difficiles.Autant d’enseignements qui irriguent encore aujourd’hui sa manière d’entreprendre.

Lorsqu’il lance Voodoo en 2013, l’industrie du jeu mobile repose encore sur des cycles de création particulièrement longs et coûteux. Alexandre et ses associés choisissent une autre voie, avec une idée simple : produire et tester très vite.Des prototypes de jeux sont développés en quelques jours et proposés immédiatement aux utilisateurs. Selon les résultats, ils sont ensuite abandonnés ou approfondis pour être mis à disposition du marché. Cette approche expérimentale bouleverse les pratiques du secteur et permet à Voodoo de multiplier les succès sur les stores mobiles.

En misant sur la rapidité d’exécution et l’analyse des données plutôt que sur des paris créatifs isolés, l’entreprise parvient à identifier rapidement les concepts capables de rencontrer un large public.

Toutes les cartes en main

Malgré les bons résultats, l’entrepreneuriat reste un exercice permanent d’incertitude. "Le plus difficile est de décider quand on doute. Il faut choisir entre persévérer et renoncer, sans jamais avoir toutes les informations."

La méthode d’Alexandre Yazdi consiste à confronter régulièrement ses intuitions à celles de son équipe. Une question revient souvent dans ces échanges : "Pour m’assurer de prendre la bonne décision dans des projets à fort enjeu, je me demande régulièrement : 'Est-ce que je suis fou ou pas ?' Si la vision tient, qu’il y a du rationnel, qu’il n’y a pas d’ego, et que quelques personnes sensées me suivent, alors je continue."

Cette capacité à accepter le doute sans s’y laisser enfermer constitue l’un des fondements de sa réussite. Cette persévérance a notamment été mise à l’épreuve lors de la transformation du modèle de Voodoo, passé des jeux « "hypercasual", financés par la publicité, à des jeux "casual", des productions plus ambitieuses, capables de fidéliser les joueurs sur la durée.

Une transition relativement longue et risquée qui a profondément transformé l’entreprise et son fondateur, tant en matière d’organisation que d’ambitions créatives. Il se lance dans un autre défi en rachetant BeReal, alors en perte de vitesse malgré ses millions d’utilisateurs.

Aujourd’hui, Voodoo compte plus d’un millier de collaborateurs et figure parmi les acteurs mondiaux du jeu mobile. Un succès qui n’a pas atténué l’exigence de son fondateur. "Mon rôle est surtout de pousser les équipes à se dépasser. L’exigence ne fait pas fuir les bons talents." Pour lui, performance et loyauté ne s’opposent pas, tant qu’elles se nourrissent d’une culture commune et d’une ambition partagée.

Un pari gagnant : avec son chiffre d’affaires de 778 millions de dollars et sa croissance de 16 % sur un an, Voodoo est devenue la plus importante scale-up française en matière de revenus. Dans un secteur où les cycles technologiques sont rapides, Alexandre Yazdi ne s’en contente pas et s’efforce désormais de penser sur un horizon toujours plus long et ambitieux, en imaginant les prochaines transformations du divertissement mobile pour continuer de rayonner à l’échelle mondiale.

Cem Algul