Dans un environnement économique marqué par le ralentissement de la consommation, la contraction de l’investissement et la pression sur les marges, rares sont les entreprises capables d’afficher un véritable retournement de trajectoire. Pourtant, trois dirigeants confrontés à des difficultés structurelles profondes sont parvenus à transformer une situation critique en dynamique positive.

Le groupe ferroviaire Alstom a renoué avec les bénéfices après plusieurs exercices éprouvants, sous l’impulsion d’Henri Poupart-Lafarge. Chez Atos, Philippe Salle conduit une restructuration d’envergure pour stabiliser un acteur des services numériques longtemps fragilisé. De son côté, le fabricant de câbles électriques Nexans s’est redressé grâce à la stratégie menée par Christopher Guérin. Retour sur trois trajectoires de transformation exemplaires, incarnées par des dirigeants qui ont su prendre des décisions structurantes et redonner un cap à des groupes en difficulté.

Alstom : Henri Poupart-Lafarge, le pari maîtrisé du redressement industriel et financier

Longtemps figure de proue du ferroviaire européen, Alstom a traversé entre 2022 et 2024 une période particulièrement difficile. L’intégration complexe de l’entreprise canadienne Bombardier Transport, rachetée en 2021, a perturbé l’exécution industrielle, fragilisé plusieurs grands contrats et pesé lourdement sur la rentabilité comme sur la trésorerie. En 2024 encore, le groupe affichait un nouveau déficit, alimentant la défiance des marchés à l’égard de sa structure financière.

Sous l’impulsion de son PDG, Henri Poupart-Lafarge, Alstom a engagé un plan de redressement structuré autour de deux priorités : restaurer la discipline dans l’exécution des projets et réduire rapidement l’endettement.

L’exercice 2025 marque un net tournant. Le chiffre d’affaires atteint 18,5 milliards d’euros, en hausse de 5 % par rapport à 2024 et de 12 % par rapport à 2023. Le résultat opérationnel ajusté s’élève à 1,18 milliard d’euros, soit une marge de 6,4 %. Après trois années de pertes, le groupe retrouve un résultat net positif de 149 millions d’euros.

Le CA d'Alstom en 2025 est en hausse de 12% par rapport à 2023

La transformation la plus significative concerne toutefois le bilan. En un an, la dette nette est réduite de 2,56 milliards d’euros. Ce désendettement repose sur une combinaison d’augmentation de capital, d’émission de titres hybrides perpétuels et de cessions ciblées d’actifs. La diminution des charges financières contribue directement à l’amélioration du résultat.

Sur le plan opérationnel, la direction met en avant un mix d’activités plus favorable, une meilleure maîtrise des volumes ainsi que l’effet concret des plans d’économies et d’un pilotage plus rigoureux des investissements en recherche et développement. L’enjeu central reste la sécurisation durable de l’exécution de contrats longs, complexes et techniquement exigeants.

Selon Henri Poupart-Lafarge, 2025 marque la sortie de la phase critique ouverte avec l’intégration de Bombardier Transport. Alstom revendique désormais un modèle plus robuste, fondé sur une sélectivité commerciale accrue, une gestion resserrée des risques projets et une trajectoire de génération de trésorerie appelée à devenir l’indicateur clé de la performance future.

Atos : Philippe Salle face à l’urgence du sauvetage

Chez Atos, le défi revêt une ampleur différente. Après plusieurs années de crises successives, de changements de gouvernance et d’érosion de la confiance des marchés, le groupe français de services numériques aborde en 2025 une étape décisive de stabilisation.

Nommé DG en octobre 2024 et PDG en février 2025 Philippe Salle disposait d’une vaste expérience de dirigeant de société cotées pour accompagner et piloter la restructuration de l’entreprise. Après l’annonce du plan stratégique de transformation qu’il a appelé "Genesis" en mai dernier, il revendique un premier socle financier assaini.  Le groupe anticipe un chiffre d’affaires annuel d’environ 8 milliards d’euros, conforme à ses objectifs révisés, même si ce niveau traduit un recul d’environ 14 % par rapport à 2024.

Le signal le plus encourageant réside dans le ralentissement de la décroissance la baisse des revenus est ramenée à 9,3 % au quatrième trimestre par rapport à l’année précédente, pour un chiffre d’affaires trimestriel de 2 milliards d’euros. Pour Philippe Salle, ce fléchissement constitue un véritable point d’inflexion.

La dynamique commerciale montre également des signes tangibles de redressement. Les prises de commandes atteignent 2,4 milliards d’euros au dernier trimestre, avec un ratio book-to-bill de 122 %, en forte progression par rapport au troisième trimestre où il n’était que de 66%. L’activité est particulièrement soutenue en Amérique du Nord et en Allemagne, deux marchés stratégiques, traduisant un retour progressif de la confiance des clients.

L’activité est particulièrement soutenue en Amérique du Nord et en Allemagne, deux marchés stratégiques

La marge opérationnelle attendue dépasse 340 millions d’euros, soit plus de 4 % du chiffre d’affaires en 2025. La trésorerie atteint 1,7 milliard d’euros à fin décembre, soit un milliard de plus que l’objectif initial. Atos précise que ce niveau a été atteint sans recours à l’affacturage, malgré un coût de restructuration estimé à 431 millions d’euros.

Ce redressement repose sur une transformation sociale et industrielle d’ampleur, conçue et conduite par Philippe Salle.Les effectifs ont été ajustés, le périmètre géographique rationalisé, plusieurs contrats jugés insuffisamment rentables abandonnés et l’organisation des activités profondément révisée.

Philippe Salle estime désormais qu’Atos est "sauvé", avec un retour à la croissance et un cash-flow positif attendus à partir du second semestre 2026.

Nexans : Christopher Guérin, la discipline stratégique au service d’un champion de l’électrification

Lorsque Christopher Guérin prend la direction de Nexans en juillet 2018, le fabricant de câbles électriques traverse une zone de turbulences. Le départ précipité de son prédécesseur, sur fond d’avertissement sur résultats, a entamé la confiance des marchés. L’action évolue alors sous les 30 euros et l’organisation, dispersée, souffre d’activités peu rentables. La feuille de route du nouveau directeur général est limpide : restaurer la performance et redonner un cap stratégique, grâce à des choix clairs et recentrant l’entreprise sur ses lignes de force.

Dès son arrivée, Christopher Guérin engage un plan de redressement méthodique. Inspirée des standards du capital-investissement, sa méthode baptisée "shift" vise à identifier et traiter sans concession les activités destructrices de valeur. L’objectif n’est pas de croître à tout prix, mais d’assainir le portefeuille en le rendant tout à la fois plus simple, clair et transparent. L’organisation est simplifiée, l’allocation du capital strictement encadrée et les "cash burners" progressivement éliminés.

Inspirée des standards du capital-investissement, Nexans utilise la méthode baptisée "shift". Elle vise à identifier et traiter sans concession les activités destructrices de valeur

En 2021, le directeur général opère un virage structurant : Nexans devient un pure player de l’électrification. Le groupe se recentre sur la production, l’usage et les réseaux d’électricité, cédant certaines activités dans l’automobile ou les télécoms. Ce choix repose sur une conviction forte : sans spécialisation, Nexans risquait de perdre sa pertinence sur un marché en profonde mutation.

La stratégie est amplifiée avec le plan "Simplify to Amplify", présenté en novembre 2024. L’ambition est d’accélérer la croissance dans les solutions technologiques liées à l’électrification, notamment les logiciels, les systèmes de surveillance et l’intelligence artificielle. Le groupe accepte de réduire son nombre de clients, de 7 000 à 4 000, et de renoncer à environ 20 % de ses revenus pour se concentrer sur les partenaires les plus stratégiques. Comme Alstom ou Atos, la stratégie de redressement choisie pour Nexans impliquait une forme d’assainissement par la clarté et la simplification.

Les résultats valident cette discipline. L’Ebitda progresse de 325 millions d’euros en 2018 à 804 millions en 2024, avec une marge portée à 11,4 %. Nexans vise désormais plus d’un milliard d’euros d’Ebitda en 2028. Le chiffre d’affaires atteint 7,1 milliards d’euros en 2024, la rentabilité des capitaux investis bondit de 5 % à 33 %, les émissions carbone reculent de 40 % et les liquidités sont multipliées par 10.

Le marché salue cette transformation. L’action de Nexans atteint 126,4 euros fin octobre 2025, date du départ de Christopher Guérin, soit une progression de 320% comparé à juillet 2018. Le carnet de commandes grimpe d’environ 5 milliards d’euros en 2019 à 40 milliards aujourd’hui, illustrant l’ampleur du cycle d’investissements dans l’électrification.