Si l’enthousiasme des États-Unis à vouloir faire exploser les tarifs douaniers en 2025 a eu un impact modéré sur le volume des opérations, il est symptomatique d’une incursion croissante des acteurs réglementaires dans les deals.
Ce que la guerre des droits de douane dit du M&A mondial
Des lingots d’or et une Rolex offerts par des chefs d’entreprises suisses à Donald Trump, des délégations de chefs d’État des quatre coins du monde qui se précipitent à la Maison-Blanche… L’explosion des tarifs douaniers décidée par le président des États-Unis au printemps dernier a mis le monde des affaires en émoi. Le 2 avril dernier, appelé ironiquement le "Liberation Day", le locataire de la Maison-Blanche décrétait le retour des barrières douanières sur les importations outre-Atlantique dans un discours qui a fait frémir les cours de Bourse.
Son ambition ? Combler un déficit national de 1629 milliards de dollars, remplir les caisses de l’État et obliger les investisseurs internationaux à s’implanter dans le pays pour accéder au marché américain. Résultat : un vent de panique sur les Bourses et un beau pied de nez à la politique historique de l’OMC. En quelques semaines, les annonces de Donald Trump sur les évolutions de tarifs douaniers se sont enchaînées inopinément, allant de 10 % à 100 %, en fonction des pays et des secteurs, mettant à mal les politiques de prix de transfert des groupes internationaux.
Des deals, mais à quel prix ?
Désemparés, chefs d’entreprises et conseils ont vu leurs agendas se remplir de réunions de crise pour se préparer à ce qui se présentait comme une "guerre tarifaire". "Avec ces annonces de changement de droits de douane, parfois à plusieurs reprises dans la même semaine, les sociétés des secteurs concernés s’arrachaient les cheveux. L’incertitude sur ces droits rendait difficile l’élaboration des business plan et par conséquent les travaux de valorisation. Une incertitude sur la valorisation fait nécessairement peser un risque sur l’opération M&A, car cela implique une plus grande prise de risque pour l’acquéreur", témoigne Christophe Vinsonneau, associé chez Darrois Villey Maillot Brochier.
Côté banques d’affaires, le constat est le même : David Ecot, Head of M&A France chez Bank of America, confirme : "Nous avions plusieurs processus en cours quand ont surgi des questions sur l’impact sur les business, sur la profitabilité, mais aussi sur la perspective d’autres opportunités d’investissement. Il y a eu soudainement beaucoup de nouvelles interrogations à traiter."
Si, dans le cas de ces professionnels, en définitive, les opérations qu’ils conseillaient ont été bouclées, l’irruption des barrières douanières a, à court terme, fragilisé les modèles de valorisation et ralenti le rythme des opérations. D’après une enquête PwC publiée en mai 2025, 30 % des entreprises avaient suspendu ou réexaminé leurs transactions M&A en cours, en réponse à l’incertitude douanière.
"30 % des entreprises avaient suspendu ou réexaminé leurs transactions M&A en cours, en réponse à l’incertitude douanière"
Le M&A s’adapte
Et pourtant, le vaste monde du M&A ne s’est pas arrêté de tourner. L’effet attendu par Donald Trump, à savoir obliger les investisseurs à s’implanter aux États-Unis pour accéder au marché local, a bien eu lieu. En octobre dernier, le français Sanofi annonçait le rachat de la biotech américaine Blueprint Medicines pour 9,1 milliards de dollars, la plus importante transaction du secteur de la santé en Europe depuis le début de l’année, mais aussi la plus coûteuse pour le groupe depuis 2018. Quelques mois plus tôt, le numéro un français du médicament achetait Vigil Neuro, une autre biotech spécialisée dans le traitement de la maladie d’Alzheimer, pour plus de 400 millions d’euros.
Dans le secteur automobile, c’est Stellantis, le constructeur franco-italien, qui a annoncé, quelques mois après le début de la guerre tarifaire, un investissement de 11,2 milliards d’euros. Un montant colossal ayant pour but d’ouvrir une nouvelle usine dans l’Illinois et de rapatrier la production de certains véhicules du Canada et du Mexique vers les États-Unis. "On ne peut pas dire que les barrières douanières ont stoppé les projets de fusions-acquisitions. Un raisonnement rationnel s’est installé, avec l’idée que, pour devenir un opérateur local, une des solutions est de réaliser une acquisition dans le pays, bien que ce ne soit pas possible pour tous les acteurs", témoigne David Ecot.
Une dynamique qui s’est aussi observée à travers l’appétit des acheteurs américains pour l’Europe : "Lorsque Donald Trump a été élu, beaucoup ont réfléchi à accroître leur exposition aux États-Unis, mais, in fine, il semblerait que le contexte, notamment lié aux droits de douane, ait conduit certains à revoir leurs objectifs pour poursuivre des projets en Europe, peut-être moins rentables, mais sujets à moins d’incertitudes", indique Christophe Vinsonneau. Pourtant, force est de constater que, malgré des mégadeals de part et d’autre de l’Atlantique, le rythme des opérations a diminué.
Une enquête du cabinet BCG révèle qu’entre janvier et octobre 2025, la valeur des transactions aux États-Unis a bondi de 21 % par rapport à la même période en 2024, bien au-dessus de la progression mondiale de 10 %. En parallèle, le volume des transactions a reculé de 6 %, dans le sillage du repli mondial de 4 %.
L’épreuve de la régulation
Un recul du M&A international qui ne date pas d’hier. L’étude BCG indique que les deals cross border ne représentent plus que 30 % des montants du M&A global, contre 40 % en 2015 et 50 % en 2007. Si on le rapporte au PIB mondial, l’écart est encore plus frappant, puisque, sur le premier trimestre 2025, ils s’élèvent à 0,7 % du PIB mondial, contre 1,7 % en 2021 et 3,5 % en 1999. Pour Sébastien Bard, partner au BCG et spécialiste des fusions-acquisitions : "Nous avons atteint un nombre d’opérations transfrontalières historiquement bas. Cette tendance au long cours, n’est pas tant liée aux récentes barrières douanières instaurées aux Etats-Unis, qu’à une hausse des barrières réglementaires et des problématiques de souveraineté".
En effet, la montée en force du Comité pour l’investissement étranger aux États-Unis (CFIUS), ou encore l’instauration de "Golden Powers" par le gouvernement Meloni, qui octroie à Rome un droit de blocage pour des opérations de fusion-acquisition dans le secteur bancaire – et qui fait actuellement l’objet d’une procédure d’infraction devant la Commission européenne – témoigne de l’explosion des velléités de contrôle par les États des investissements étrangers, en particulier les opérations M&A.
Les entreprises rôdées tirent leur épingle du jeu
Dans ce contexte, les entreprises ne sont pas toutes égales. Seules celles qui ont l’habitude des transactions internationales réussissent à acheter des sociétés étrangères sans encombre. L’étude de BCG atteste que les entreprises disposant d’une expérience en matière de fusions-acquisitions surperforment dans les périodes volatiles. Sur les deals de plus de 100 millions de dollars (86 millions d’euros), elles ont connu une augmentation de 1 % de rendement en deux ans, contre -7,5 % pour les nouveaux acquéreurs. "Dans l’environnement géopolitique actuel, il n’est plus si facile d’être une entreprise mondiale. Le M&A est un muscle dans une entreprise. Comme dans le sport, il faut en permanence s’entraîner, et plus on l’est, moins l’épreuve est difficile", illustre Sébastien Bard.
Un mal pour un bien : d’après les travaux du partner de BCG, ce sont les opérations de fusions-acquisitions intrarégionales qui seraient les plus créatrices de valeur, en particulier au sein de la zone euro. En témoignent les bons résultats communiqués récemment par Stellantis, issu de la fusion entre les marques Fiat et PSA, ou encore le français Crédit Agricole avec la banque privée belge Degroof Petercam.
Si la guerre tarifaire orchestrée par Donald Trump a perturbé les stratégies d’investissement, elle semble déjà montrer ses limites. En novembre, le président américain a fait marche arrière en annulant les droits de douane sur certains produits alimentaires, comme le café ou la viande de bœuf. Cette décision n’est pas anodine : elle survient dans un contexte de tensions croissantes avec la Cour suprême, qui doit prochainement se prononcer sur la légalité de ces mesures et dont les juges n’ont pas caché leurs réserves quant au pouvoir présidentiel et aux prétendues retombées économiques de ces droits.
Pour autant, ce recul ne remet pas en cause les aspirations souveraines qui surgissent partout sur le globe. Le M&A international risque de se jouer plus souvent à domicile.
Céline Toni