Depuis plusieurs années, les rachats de catalogues d’artistes musicaux se multiplient, atteignant parfois des valorisations à la hauteur de jumbo deals industriels tonitruants. Porté par l’essor du streaming, ce marché entraîne l’émergence de nouveaux acteurs bien décidés à en récolter les fruits.
Rachats de catalogues : la musique devient-elle la nouvelle star des actifs financiers ?
Une douce mélodie qui se répète. Comme les fonds d’investissement, les artistes pensent à diversifier leur portefeuille en cédant tout ou partie de leur catalogue musical en contrepartie d’une indemnité, généralement très confortable, calculée sur le volume de leurs ventes. Un phénomène qui touche tous les genres musicaux.
Du rock avec Bob Dylan qui a cédé l’intégralité de son catalogue à Universal en 2020 pour 300 millions de dollars ou Bruce Springsteen qui a vendu le sien pour 500 millions de dollars à Sony Music en passant par l’électronique avec David Guetta ou Jean-Michel Jarre jusqu’au rap avec Dr Dre et Future qui ont aussi opté pour cette manne financière.
Nouveaux arrivants et boulimie de Sony Music
Cette tendance a même entrainé la création de fonds d’investissement spécialisés dans l’acquisition de catalogue musicaux. Mathieu Bourson, avocat du cabinet Nomos, conseil dans de nombreuses opérations dans le secteur musical, confirme : "Avec l’effervescence qui entoure ces investissements, nous avons vu émerger au niveau mondial des fonds constitués pour acquérir des catalogues qui sont venus augmenter la concurrence sur ces actifs."
Des structures comme Primary Wave, fondée en 2006, à l’origine des rachats de titres appartenant à Bob Marley ou James Brown, mais aussi Hipgnosis Songs Fund, né en 2018, qui a investi des tickets massifs pour mettre la main sur les catalogues des Red Hot Chili Peppers ou de Justin Bieber ont contribué à faire de la musique un instrument financier comme un autre. D’abord racheté par Blackstone en 2024 pour 1,6 milliard de dollars, le fonds et l’intégralité de son impressionnant catalogue de 65 000 chansons ont depuis été arrachés par Sony Music en juin 2025. Le label confirme ainsi sa place dominante dans l’industrie musicale mondiale.
En 2024, Sony Music a dépensé près de deux milliards de dollars pour acquérir successivement le catalogue de Queen ou encore la moitié des titres du roi de la pop, Michael Jackson
En 2024, la firme a dépensé près de deux milliards de dollars pour acquérir successivement le catalogue de Queen ou encore la moitié des titres du roi de la pop, Michael Jackson. En France, Sony Music a aussi acheté les droits du catalogue du label Wati B, incluant certains albums les plus populaires du rap français avec la Sexion d’Assaut, Gims ou encore Tiakola. Un appétit vorace qui s’enracine grâce aux nouvelles technologies.
Le streaming, métronome du M&A
Si l’essor des plateformes de streaming ne joue pas toujours en faveur des artistes – les revenus générés restant bien inférieurs à ceux des ventes physiques –, il constitue en revanche un formidable levier pour les acquéreurs de catalogues. Grâce à son accessibilité, le streaming permet à des titres anciens comme récents de continuer à vivre et à produire des revenus durant des décennies. L’avocat Mathieu Bourson ajoute : "La croissance constante du streaming permet aux sociétés d’édition musicale d’assurer une meilleure visibilité et d’élargir l’audience du catalogue."
Les réseaux sociaux comme Tiktok ou Instagram offrent également à des titres sortis 50 ans auparavant de vivre une seconde vie, propulsés par une vidéo devenue virale. De même pour les séries et les films. En 2022, Running Up That Hill, de Kate Bush, s’est hissée au sommet des écoutes après avoir fait sensation au cours d’une scène clé dans la série Strangers Things, diffusée sur Netflix. Grâce aux plateformes de streaming, les nouvelles générations peuvent s’emparer instantanément de titres, toutes époques confondues, créant un cercle vertueux qui ravit les investisseurs.
Si ces technologies mènent aussi à une uniformisation de l’offre musicale, amplifiée par l’arrivée de l’intelligence artificielle qui accentue la polarisation de cette industrie au profit d’un nombre restreint d’artistes se partageant, une part toujours plus massive du gâteau, elles consacrent néanmoins la musique comme un actif financier à part entière, doté de valorisations dignes des plus grands groupes internationaux.
Tom Laufenburger