Le spectre de l'an 2000 hante les conversations. Depuis plusieurs mois, la question revient en boucle dans les dîners en ville et les notes de banques d'investissement : l'engouement pour l'intelligence artificielle et les investissements massifs dans les infrastructures ne ressemblent-ils pas un peu trop à la bulle internet ?

Nvidia vient de franchir les 5 000 milliards de dollars de valorisation boursière mercredi dernier, une première mondiale. C'est plus que le PIB de la France. De quoi alimenter les inquiétudes. Pourtant, quelques chiffres suffisent à démontrer que nous ne sommes pas en 1999. Et que ceux qui attendent le grand krach risquent d'attendre (longtemps?).

Des multiples qui restent "raisonnables"

Premier indicateur : les ratios de valorisation. Le P/E du Nasdaq s'établit aujourd'hui à 28x, loin, très loin du pic de 89x atteint en mars 2000. À l'époque, on valorisait des entreprises sans revenus sur la base de "clics" et de "visiteurs uniques". Aujourd'hui, les sept géants de la tech (Apple, Microsoft, Amazon, Alphabet, Meta, Nvidia et Tesla) affichent des multiples moyens de 28x leur chiffre d'affaires. En 1999, le top 7 de l'époque se négociait à 67x. Plus du double. La différence ? Ces entreprises génèrent des profits massifs. Nvidia a engrangé près de 60 milliards de dollars de revenus sur les douze derniers mois avec des marges opérationnelles dépassant 50 %. Meta génère plus de 150 milliards de dollars de chiffre d'affaires annuel. Microsoft dépasse les 240 milliards. Ce ne sont pas des châteaux de cartes bâtis sur des promesses.

Contrairement aux années 2000, les investissements colossaux dans l'IA sont financés en  grande partie par de véritables flux de trésorerie, pas par de la dette spéculative

Le CapEx financé par le cash flow

Deuxième élément rassurant, et c'est peut-être le plus important : contrairement aux années 2000, les investissements colossaux dans l'IA sont financés en  grande partie par de véritables flux de trésorerie, pas par de la dette spéculative. Les géants de la tech investissent certes massivement, les dépenses mondiales en IA devraient atteindre 1 500 milliards de dollars en 2025 selon Gartner, mais ils le font avec leur propre argent. À la fin des années 90, les opérateurs télécoms comme Worldcom ou Global Crossing s'endettaient massivement pour déployer de la fibre optique dont personne ne savait si elle trouverait preneur. Ces investissements consomment certes près de la moitié du cash flow généré, ce qui peut interpeller. Mais la vraie variable d'ajustement, c'est l'acceptation des investisseurs. Jusqu'où sont-ils prêts à voir ces profits réinvestis plutôt que distribués en dividendes ? La réponse semble claire : très loin. Les actionnaires parient sur des retours futurs exponentiels. Et rien n'indique qu'ils vont changer d'avis dans les 3 à 5 prochaines années. Peut-être même au-delà.

Les géants de la tech investissent certes massivement, les dépenses mondiales en IA devraient atteindre 1 500 milliards de dollars en 2025 selon Gartner, mais ils le font avec leur propre argent.

La concentration, un gage de sérieux

Troisième argument : la concentration du marché n'est pas nécessairement négative. Les sept magnifiques pèsent environ un tiers de la capitalisation du S&P 500. Lors de la bulle des années 2000, la concentration des dix plus grosses capitalisations avait culminé vers 27 %. Les chiffres sont comparables, mais la nature du phénomène diffère radicalement. Cette concentration reflète aujourd'hui la solidité de business models éprouvés, avec des entreprises diversifiées opérant à l'échelle mondiale. Elle présente même un avantage inattendu sur le plan de la gouvernance de l'IA. Quand un modèle sort sur le marché aujourd'hui, qu'il soit développé par OpenAI, Anthropic, Google ou Meta , il est surveillé par des instances réglementaires américaines et européennes. Il est testé pendant des mois pour s'assurer de sa conformité éthique et de sa sécurité. Si les outils d'IA générative étaient très décentralisés, n'importe qui pourrait faire n'importe quoi et créer n'importe quoi. La concentration actuelle permet un contrôle que la dispersion rendrait impossible.

Soyons honnêtes : des signaux d'alerte existent

Il serait malhonnête de s'arrêter là. Trois nuances s'imposent. Un P/E à 28x reste le deuxième plus haut des 25 dernières années. Seule la période pré-éclatement de la bulle internet fait pire. C'est une valorisation exigeante qui laisse peu de place à l'erreur. Un CapEx qui consomme près de la moitié du cash flow interroge sur la soutenabilité long terme.

Le développement de l'IA ne dépend pas des cours de Bourse. Il dépend de sa capacité à résoudre des problèmes réels, à créer de la valeur mesurable et à transformer nos modes de travail et de vie

Si la croissance des revenus ralentit, les investisseurs pourraient exiger un rééquilibrage entre investissement et distribution. Et la concentration actuelle transforme le marché en château de cartes géant. Une mauvaise nouvelle chez l'un des sept magnifiques peut faire vaciller l'ensemble de l'édifice.

Ce qui compte vraiment : le sous-jacent technologique

Et c'est là le message essentiel, celui qu'il faut absolument retenir : même si une correction boursière survient, même si les valorisations s'ajustent à la baisse, cela ne changera rien au sous-jacent. L'intelligence artificielle se diffuse partout. Dans les entreprises, dans les mains de milliards d'utilisateurs, dans les infrastructures critiques. Cette révolution technologique est puissante, performante, et irréversible. Que la valorisation de Nvidia soit de 5 000 ou de 3 000 milliards n'y changera rien. Que le P/E du Nasdaq passe de 28x à 22x n'y changera rien. Le développement de l'IA ne dépend pas des cours de Bourse. Il dépend de sa capacité à résoudre des problèmes réels, à créer de la valeur mesurable et à transformer nos modes de travail et de vie. Et sur ces trois critères, les preuves s'accumulent chaque jour. Ne confondons pas valorisation boursière et réalité technologique. La première peut fluctuer. La seconde continuera sa progression, quoi qu'il arrive.

Martin Pavanello, Co-fondateur et CEO de Mister IA