La réforme de la facturation électronique rebat les cartes pour les cabinets d’expertise comptable. En bouleversant les flux et les rôles, elle transforme la profession en profondeur autour d’un enjeu stratégique : celui de la maîtrise des données et de la relation client.

Annoncée comme l’un des grands chantiers administratifs de la décennie, la réforme de la facturation électronique entrera en vigueur à partir de 2026 pour les grandes entreprises et ETI, avant une généralisation complète en 2027. Au cœur du dispositif : les Plateformes Agréées, chargées d’assurer la transmission sécurisée des factures via le Portail Public de Facturation. Elles sont déjà plus d’une centaine immatriculées "sous réserve".

Un effet d’aubaine pour les nouveaux acteurs

Aux côtés des éditeurs historiques se sont engouffrées des fintechs comme Tiime, Pennylane ou Indy, portées par la promesse d’une gestion fluide et peu coûteuse. Leur irruption challenge et densifie un marché de l’édition de solutions de gestion qui en avait sans doute besoin, mais le rend aussi moins lisible alors même que les cabinets comme les entreprises manquent de repères et de temps avant l’application de la réforme.

Surtout, pour se faire une place, il faut faire du bruit. Et certaines pratiques commerciales offensives sont très mal perçues par les experts-comptables. Ainsi, à l’automne 2025, plusieurs cabinets ont dénoncé sur LinkedIn les démarches jugées insistantes de la société Tiime, accusée d’avoir démarché directement les clients de cabinets partenaires après résiliation. L’entreprise a reconnu des "contacts mal perçus" et annoncé la fin des appels sortants. L’épisode a laissé des traces : il illustre la frontière toujours plus poreuse entre accompagnement et captation de clientèle.

Face au risque de voir des potentiels partenaires technologiques d’aujourd’hui devenir, à terme, leurs concurrents directs, certains experts comptables appellent désormais les plateformes à formaliser leur engagement en attestant, par des chartes, du non-usage des données à des fins commerciales, "afin de rassurer cabinets et groupements". Réagissant au cas Tiime, la présidente d’un cabinet d’expertise comptable alertait sur les « dérives qu'il va y avoir quand les cabinets et les sociétés auront choisi et acté leur plateforme agréée et que la facture électronique sera mise en place. C’est un vrai sujet pour nos instances et pour les experts-comptables ! »

La confiance comme avantage compétitif

Derrière ces "dérives", se pose la question du partage de la valeur entre le cabinet, l’éditeur de la plateforme agréée et le client final, l’entreprise.

Longtemps, les experts-comptables ont prescrit les outils à leurs clients, choisissant les logiciels les plus adaptés à leurs besoins. Désormais, certaines fintechs et néobanques, en devenant Plateformes Agréées, accéderont directement aux flux de facturation et à la donnée client. Demain, pourraient-elles être en position de recommander, voire de "labelliser", des cabinets compatibles avec leur écosystème ?

Car le cœur de la réforme ne réside pas seulement dans la numérisation des factures, mais dans la circulation des données. Chaque facture devient un actif, alimentant des outils de suivi, de financement ou de pilotage.

Les plateformes, qui traitent et hébergent ces flux, captent une part croissante de cette valeur via leurs modèles d’abonnement ou de services financiers intégrés. Les experts-comptables, eux, restent responsables du traitement fiscal et juridique, sans toujours bénéficier du même levier économique. En théorie, ces plateformes n’ont qu’un rôle technique. En pratique, une fois agréés, ces opérateurs pourraient utiliser l’accès réglementé aux flux de factures pour prospecter. D’où un impératif de transparence : qui accède à la donnée, à quelles fins ?

Un questionnement nouveau pour cette profession, habituée à l’ouverture et à la transparence sans risque de perte de marché. Le risque est de voir la technologie concentrer la valeur là où elle ne devrait être qu’un outil au service du conseil. Une inquiétude que résume une autre experte-comptable : "la technologie doit rapprocher les acteurs du chiffre, pas creuser la méfiance". Car si le choix du logiciel est « primordial parmi tous les acteurs du marché pour garantir notre indépendance (NDLR : celle des experts-comptables) » c’est que tous les éditeurs n’agissent pas ainsi.  

Les entreprises assujetties, elles, s’interrogent avant tout sur leur capacité à absorber la réforme. Les freins sont nombreux : compréhension du cadre, formation, intégration technique, coûts associés... Seuls 26% des dirigeants de TPE-PME (cœur de cible des fintechs et dernières à entrer dans la réforme) se disent prêts pour la facturation électronique. En aidant leurs clients à choisir leurs partenaires et à interpréter la donnée, les cabinets prolongent leur rôle historique d’accompagnateurs, au-delà de la technique.

Autrement dit, l’expert-comptable reste ce tiers de confiance entre l’entreprise, l’administration et les outils numériques. Un rôle que la réforme ne bouleverse pas, mais renforce à l’heure où choisir la bonne plateforme devient un enjeu stratégique