Alors que "FC 2026", la nouvelle itération de sa série emblématique de jeux vidéo, est en tête des ventes depuis sa sortie il y a quelques jours, Electronic Arts a annoncé fin septembre faire l’objet d’un LBO de 55 milliards de dollars orchestré par un consortium américano-saoudien. Une alliance menée par un trio aux origines et aux ambitions diverses.

À l’aube de l’automne, les rayons du soleil ne faiblissent pas sur le secteur du jeu vidéo. L’éditeur Electronic Arts (EA), à l’origine de certaines des franchises les plus populaires comme EA Sports FC, Les Sims et Battlefield, va être racheté par une entité réunissant le Fonds public d’investissement saoudien (PIF), Silver Lake et Affinity Partners pour 55 milliards de dollars – soit le plus important LBO de l’Histoire. Le but : racheter les actions du groupe électronique et le faire sortir de sa cotation à Wall Street, alors même qu’il connaît une croissance atone en 2024 et a licencié 5 % de ses effectifs.

Les actionnaires recevront 210 dollars par action, soit une prime de 25 % par rapport à son cours précédent l’annonce. Les trois fonds apporteront en propre 36 milliards d’euros, et les 20 derniers milliards seront financés sous forme de dette auprès de JP Morgan. L’opération sera officielle à l’horizon 2027, le temps de la faire valider par les autorités de concurrence.

Si le PIF a déjà investi dans le secteur des jeux vidéo, en prenant notamment des participations dans Nintendo, il cherche, comme dans le secteur du sport, à situer l’Arabie saoudite sur la carte économique et politique

Un mouvement qui suit la tendance à la consolidation que connaît le secteur, après le rachat de Blizzard par Microsoft en 2024. L’événement s’inscrit aussi dans la dynamique des sorties de cote progressive observées depuis plusieurs années. En cause, l’appétit vorace de fonds d’investissement, des sociétés de gestion aux origines et aux ambitions parfois troubles ou interdépendantes.

Fonds souverain en quête de soft power

Si le PIF a déjà investi dans le secteur des jeux vidéo, en prenant notamment des participations dans Nintendo, il cherche, comme dans le secteur du sport, à situer l’Arabie saoudite sur la carte économique et politique en jouant sur son soft power. Le pays investit massivement dans le e-sport, va prochainement organiser la Coupe du monde de jeu vidéo et a été missionné par le Comité international olympique pour organiser à Riyad les premiers Jeux olympiques de e-sport, en 2027.

Silverlake, deuxième acteur de cette opération historique, est l’un des plus grands fonds d’investissement du monde, rompu aux arcanes des mégas deals. Il appartient à un autre consortium récent, qui détiendra 45 % de la branche américaine de TikTok aux côtés d’Oracle. Quant à Affinity Partners, le dernier acquéreur d’EA, ses origines sont mieux connues, mais aussi plus douteuses.

Ombre trumpiste et soupçons d’ingérence

Cette société de gestion a été fondée en 2021 par Jared Kushner, qui n’est autre que le gendre de Donald Trump. Six mois après son départ de la Maison Blanche comme conseiller de son beau-père sur les sujets relevant du Moyen-Orient, il créait ce nouveau fonds, largement financé par le PIF à hauteur de 2 milliards d’euros. Kushner clamait alors poursuivre des ambitions politiques et économiques en espérant ouvrir un « corridor d’investissement entre l’Arabie saoudite et Israël. » Un an plus tard, Affinity Partners investissait dans deux entreprises de hautes technologies israéliennes, ce que le Wall Street Journal rapportait comme « le premier cas connu où les liquidités du Fonds d’investissement public saoudien seront dirigées vers Israël. »

Depuis 2024, malgré ses diverses prises de participation, la société de gestion fait l’objet d’une enquête du Sénat américain, les fonds saoudiens transférés à Affinity étant soupçonnés de résulter d’une prise illégale d’intérêt de Jared Kushner

Depuis 2024, malgré ses diverses prises de participation, la société de gestion fait l’objet d’une enquête du Sénat américain, les fonds saoudiens transférés à Affinity étant soupçonnés de résulter d’une prise illégale d’intérêt de Jared Kushner – lui-même accusé d’ingérence dans la politique étrangère américaine au profit de Riyad. Selon Reuters, Jared Kushner aurait participé à des discussions sur la diplomatie américano-saoudienne entre les deux mandats de Donald Trump, alors qu’il n’occupait plus de position officielle. Une goutte de plus dans l’océan de déboires que connaît la famille locataire de la Maison Blanche avec la justice, mais qui ne devrait pas empêcher le LBO le plus important de l’Histoire de se conclure.

Tom Laufenburger