Standard Chartered, banque spécialisée dans les pays émergents, a l’habitude des soubresauts politiques et économiques. Le contexte actuel est toutefois plus incertain que de coutume. Caroline Eber-Ittel, directrice générale pour la France et responsable de la gestion client pour l’Europe (dont fait partie la Grande-Bretagne), revient sur la manière dont son établissement accompagne ses clients dans cette nouvelle configuration.

Décideurs. Les périodes d’incertitude changent-elles la manière dont vous accompagnez vos clients ?

Caroline Eber-Ittel. Elles ne changent pas fondamentalement notre travail. Néanmoins, il est certain que celui-ci est plus intense, que nous nous montrons encore plus proches de nos clients et de façon plus proactive. Dans ces moments d’incertitudes où les sujets géopolitiques deviennent cruciaux pour l’économie, nos clients s’avèrent plus demandeurs de compréhension et d’informations. Depuis le début de l’année, nous constatons aussi que, dans ce monde plus risqué, certains revoient leur façon d’appréhender les risques pour trouver les bonnes solutions qui y répondent. Par ailleurs, depuis environ dix-huit mois, la globalisation de l’économie tend à devenir une régionalisation de l’économie. La Chine n’est plus le centre de production du monde. Les sociétés diversifient leurs implantations industrielles ou encore leurs fournisseurs, ce qui provoque une réallocation des flux et des transactions. La mise en place de nouveaux tarifs douaniers exacerbe ce mouvement.

Les entreprises investissent-elles dans de nouveaux territoires ?

Dans le cadre de ce mouvement de régionalisation, elles réorganisent leurs flux industriels et diversifient leurs fournisseurs. Cela n’entraîne pas nécessairement de nouveaux investissements, mais des rééquilibrages, des réallocations du capital. C’est le cas notamment en Asie où notre banque est très bien implantée. Les entreprises y revoient l’organisation de leur supply chain, par exemple en ciblant de nouveaux fournisseurs en Asie du Sud-Est (Vietnam, Malaisie, Indonésie) afin de moins dépendre de la Chine.

Votre banque est historiquement spécialisée dans les pays émergents, territoires où les soubresauts politiques, sociaux et économiques peuvent être fréquents. Le tumulte actuel est-il vraiment différent de ce que vous avez l’habitude de connaître ?

Nous sommes effectivement la banque des marchés émergents. Oui, nous avons l’habitude des soubresauts, mais là, les incertitudes sont encore plus globales compte tenu des décisions américaines. Notre équipe de recherche se focalise depuis des décennies sur les aspects géopolitiques. Quand je suis arrivée à la tête de Standard Chartered il y a douze ans, le monde était très globalisé, très ouvert. Nous ne nous rendions pas compte à quel point notre fine analyse des politiques et de leur impact sur la croissance ou les relations commerciales serait un jour un atout de taille. Nos clients consultent énormément nos experts afin d’anticiper et d’appréhender les impacts des décisions étatiques dans certaines régions. En outre, les échanges réguliers avec nos grands clients étrangers présents dans notre network nous permettent de bénéficier d’une "intelligence" supplémentaire.

Standard Chartered se développe depuis quelques années aux États-Unis et en Europe. Les remous actuels sont-ils un frein à votre croissance ?

Standard Chartered possède plus de 170 ans d’expérience dans la gestion des tensions géopolitiques dans diverses régions du monde. Nous restons confiants dans notre capacité à continuer à servir nos clients et les marchés sur lesquels nous opérons. Nous avons réorganisé notre couverture géographique l’an dernier pour faire de l’Europe (avec le Royaume-Uni et la Turquie) et de l’Amérique deux grandes régions séparées là où ces deux blocs ne faisaient qu’un auparavant. Chacune de ces deux zones est devenue une locomotive de croissance pour le groupe.

"L'Europe est attractive"

Devez-vous réorganiser les équipes pour faire face au contexte actuel ?

Non, les transferts de compétences ne sont pas nécessaires. Les équipes sont toutefois plus proactives en période de crise : une collaboration et un alignement plus fort entre elles sont nécessaires, que ce soit en interne à Paris où avec nos supports dans notre footprint en Asie, au Moyen-Orient ou en Afrique. Nous continuons par ailleurs à renforcer nos effectifs en Europe, avec bientôt 500 personnes sur le continent et 150 à Paris. Notre banque se montre assez accommodante sur la localisation des collaborateurs, ce qui permet d’attirer des profils variés, compétents et internationaux.

L’Europe a-t-elle une carte à jouer ?

Si l’Europe pense et négocie bien le tournant – en évitant notamment de se faire inonder de produits pas chers – dans cette période de hausse des tarifs, elle pourrait en bénéficier. C’est une puissance économique avec des consommateurs éduqués qui ont du pouvoir d’achat. Elle est attractive. Les grandes entreprises étrangères ne peuvent pas la laisser de côté. Chez Standard Chartered, nous renforçons nos capacités à accompagner nos clients européens, mais aussi chinois, indiens ou coréens qui veulent investir en Europe. Nous devrions voir de beaux projets arriver.

Personnellement, en tant que cheffe d’entreprise, comment vivez-vous l’incertitude ?

Personnellement, même si nous sommes forcément irrités ou affectés par ce qui se passe au niveau des relations internationales, nous devons en tant qu’employeurs prendre du recul et ne pas céder au pessimisme. Nous devons rester calmes, honnêtes et réalistes, et avant tout rester proches des équipes. Lorsque nous réalisons que nous continuons à accroître nos revenus et à créer de nouvelles opportunités commerciales malgré le contexte, cela participe à la positivité.

Propos recueillis par Olivia Vignaud