Le directeur général de Lazard Frères Banques, ancien patron de la Bred, a écrit en 2022 un livre intitulé Crise et mutations : petites leçons bancaires. Pour lui, une grande majorité des révolutions et des crises peuvent s’anticiper.

En 2022, alors qu’il est à la tête de la Bred, Olivier Klein, publie Crise et mutations : petites leçons bancaires (Revue Banque). Celui qui est aussi professeur de macroéconomie financière et de politique monétaire à HEC ne s’est pas inspiré de manuels de management pour rédiger son essai, lui qui n’en lit pas ! Le point de départ de son ouvrage ? "Je trouvais que l’emploi répété du mot disruption par un certain nombre de dirigeants et consultants révélait un manque de clarté dans leur vision et parfois de connaissance approfondie de leur métier."

De lentes révolutions

Pour lui, les changements comme la révolution digitale n’arrivent pas du jour au lendemain. Les ruptures rapides et profondes ne sont donc généralement pas nécessaires. Pire encore, la disruption entraîne de la casse, ce qu’il convient d’éviter. "La plupart des crises, hors tsunami ou Covid, peuvent s’anticiper. On peut appréhender les causes et les analyser", explique à Décideurs Magazine celui qui est aujourd’hui directeur général de Lazard Frères Banque et associé gérant. Il cite l’exemple de l’arrivée de la voiture qui n’a pas entraîné la disparation de la charrette mais mis 20 ou 30 ans à se déployer.

Dans le secteur bancaire, il était envisagé il y a encore quelques années que le digital puisse remplacer les agences. "Je n’ai pas fermé d’agences en net. En revanche, j’ai notamment beaucoup investi sur le digital et augmenté de 40 % les budgets de formation afin de former les conseillers pour qu’ils apportent un service à valeur ajoutée." La réflexion, parfois un peu binaire, qui estimait que les lieux physiques n’auraient plus leur place peut s’expliquer ainsi : "Moins on a une intelligence en profondeur d’un métier, plus on pense qu’il faut tout revoir. En réalité, les changements sont un mélange de ce qu’on garde de l’ancien et de ce qu’on crée de nouveau." D’où l’intérêt de bien connaître l’environnement dans lequel évolue son entreprise mais aussi ce à quoi elle sert intrinsèquement.

Connaissance et réflexion

La connaissance serait donc l’alpha et l’oméga ? "Pour avoir une stratégie gagnante, il ne faut pas attendre d’être face au mur, explique-t-il. La mettre en place nécessite de la réflexion, de l’expérience et de l’intelligence." Et il existe différents types d’intelligences : l’esprit de finesse et l’esprit géométrique dont parlait Blaise Pascal, auxquels s’ajoute l’intelligence intuitive d’Emmanuel Kant, c’est-à-dire la capacité à comprendre intimement ses clients, ses salariés. Ce qui permet "d’avancer sereinement".

"On n’est jamais sûr d’avoir raison, sinon ce serait dangereux. On analyse, on conceptualise et on essaie"

Prendre des décisions en toute quiétude alors qu’il existe toujours des incertitudes n’est pourtant pas chose aisée. "On n’est jamais sûr d’avoir raison, sinon ce serait dangereux, affirme Olivier Klein. On analyse, on conceptualise et on essaie." Sa stratégie concernant les agences différait de celle de certains acteurs du secteur. Est-ce difficile de ne pas aller dans le sens du vent ? "Si tout le monde se trompe et que vous avez fait comme tout le monde, personne ne vous le reprochera. D’ailleurs, vous avez plus de chance d’avoir raison, car le mimétisme peut finir par valider des stratégies. Si vous sortez de la doxa, c’est plus risqué pour vous et votre entreprise. » D’où la nécessité de ne pas donner de grands coups de volant, de procéder par étape, par « tâtonnements mais jamais à l’aveugle".

Court et long terme

Les chefs d’entreprise doivent également distinguer le temps court du temps long. Les grandes révolutions ne sont pas immédiates mais certains événements brutaux peuvent, au moins sur le court terme, contrecarrer les plans ou obliger à avancer différemment. Par exemple, les discussions sur les droits de douane ont poussé certains dirigeants à attendre avant de lancer des investissements ou des opérations de fusions et acquisitions. Olivier Klein reprend le modèle de la banque. D’un côté la digitalisation a permis aux opérations courantes d’être traitées rapidement et à distance. Mais les Français ont toujours besoin de conseillers pour leurs projets d’épargne, de crédit ou d’assurance.

Le banquier dresse également une comparaison entre les organismes vivants et les entreprises. Comme les organismes biologiques, certains éléments doivent être normés et d’autres doivent permettre de l’autonomie, une certaine flexibilité indispensable pour s’adapter aux situations nouvelles d’urgence. "Cette combinaison d’ordre, de répétition mais aussi d’autonomie est nécessaire pour garder le cap et absorber les chocs." L’idée étant de trouver un juste équilibre entre le cristal, rigide, qui casse au moindre coup, et la fumée qui s’auto-dissipe.

Olivia Vignaud