Longtemps boudé par les investisseurs, le secteur de la défense revient sur le radar du private equity. Entre pressions souveraines, défis ESG et besoins de capitaux, les opportunités existent mais restent étroitement encadrées.

Début 2025, les chefs d’États européens ont validé un plan de financement de 800 milliards d’euros pour répondre aux besoins du secteur de la défense. Dans l’Hexagone, Bpifrance a lancé, sur l’initiative du ministère de l’Économie, un fonds d’investissement destiné aux particuliers avec des tickets d’entrée de 500 euros, en ciblant une collecte de 450 millions d’euros. Emmanuel Macron, lui-même, a donné le ton : "On rentre dans une époque où chacun d'entre nous doit se demander ce qu'il peut faire pour la nation française et la République." Qu’en est-il des fonds de private equity?

Feu vert pour le private equity ?
 Dans un marché du capital-investissement morose, les fonds manifestent leur intérêt pour le secteur de la défense. En témoigne la sursouscription du deuxième closing du fonds Eiréné de Weinberg Capital, spécialisé dans le secteur de l’industrie et de la défense, qui a levé 215 millions d'euros, avec une quinzaine de millions de plus que son objectif initial. Plus récemment, la société de gestion Isalt a annoncé la levée d’un nouveau fonds qui vise les 300 millions d’euros pour les technologies duales (à la fois civiles et militaires). Mathieu Carras, CEO et cofondateur de mirSense, qui a récemment levé 7 millions d’euros auprès d’un pool d’investisseurs mené par Safran Corporate Ventures, témoigne : "À partir du 2ᵉ semestre 2024, des investisseurs nous contactaient car ils montaient des thèses orientées vers le secteur de la défense, mais, à cette époque, nous avions déjà finalisé notre opération. Notre levée de fonds a été longue, car nous sommes arrivés un peu tôt ; je pense qu’aujourd’hui, nous aurions eu beaucoup moins de mal à lever des fonds." Une évolution que le CEO explique notamment par la conciliation devenue possible entre les thèses d’impact et le secteur de la défense : " J’ai observé une dynamique de constitution de fonds qui ont une ouverture beaucoup plus forte aux activités de défense, ils n’ont plus à remplir les mêmes grilles pour pouvoir investir."

"Le problème que nous rencontrions, au-delà de la problématique purement de défense, était que mirSense développe une technologie duale, destinée à l’usage civil et militaire", précise Mathieu Carras, CEO MirSense

Une dualité difficile à appréhender
 Pourtant, dans le cas de mirSense, l’un des freins à la collecte de fonds était son modèle dit " dual". La start-up développe une technologie d’autoprotection utilisable pour des activités civiles et militaires. Un modèle complexe pour des investisseurs non aguerris : "Le problème que nous rencontrions, au-delà de la problématique purement de défense, était que mirSense développe une technologie duale, destinée à l’usage civil et militaire", précise Mathieu Carras. Cette dualité, qui permet une diversification saine du modèle économique des sociétés, introduit une difficulté pour les investisseurs. Ces derniers sont obligés de valoriser l’entreprise davantage sur sa technologie que sur ses marchés. Or, beaucoup de sociétés dans la défense ont un business model qui repose aussi bien sur les marchés civils que militaires.

En France, la BITD compte à peine plus de 2 000 entreprises contre un total de près de 100 000 structures susceptibles d’être examinées par le capital-investissement dans l'Hexagone.

Sous-capitalisation chronique
 Par ailleurs, bien que les pouvoirs publics poussent les fonds à investir dans l’industrie de la défense, les beaux actifs restent rares. En France, la base industrielle et technologique de défense (BITD) compte à peine plus de 2 000 entreprises contre un total de près de 100 000 structures susceptibles d’être examinées par le capital-investissement dans l’Hexagone. Les sociétés en mesure de pouvoir atteindre des valeurs cohérentes avec les exigences du private equity ne sont pas assez nombreuses, et souffrent d’une sous-capitalisation chronique. Selon une étude conjointe de la Direction générale du Trésor et de l’Observatoire économique de la défense, les 2 072 PME et ETI de la BITD analysées entre 2016 et 2021 affichaient une structure financière plus fragile que leurs homologues civiles, avec un taux de marge médian de 16 % pour les ETI, contre 26 % dans le reste de l’économie.

Les industriels en pole position
 Aux faibles marges, s’ajoute la difficulté à trouver des débouchés suffisamment nombreux et solides. Des groupes comme Thales, Dassault Aviation, Safran ou encore MBDA règnent sur tout le secteur. Le rapport de la Direction du Trésor note que les PME et ETI qui composent le tissu industriel de la défense sont souvent cantonnées à des fonctions de sous-traitance très spécialisées. Leurs perspectives commerciales dépendent des programmes pilotés par ces groupes, qui conservent souvent la maîtrise de l’intégration de la technologie et de la relation avec les États. Côté private equity, bien que les fonds accélèrent dans la défense, le nombre de véhicules capables d’échanger ce type d’actifs reste encore faible. Difficile donc de trouver une porte de sortie.

Les biens dits "de défense " et certaines technologies assimilables, dites sensibles, sont conditionnés par des autorisations préalables

Débouchés limités
 Le manque de débouchés s’applique aussi à l’international. Même lorsqu’un fonds parvient à investir dans un actif de la BITD, toute opération de build-up ou de cession impliquant un acteur international est soumise à des contrôles stricts. En raison des restrictions liées à la sensibilité stratégique des actifs, les opérations restent encadrées par une réglementation particulièrement exigeante dont les effets indirects limitent la liquidité du marché et découragent certains fonds de capital-investissement internationaux. Sans compter le manque de perspectives à l’exportation. Les biens dits "de défense " et certaines technologies assimilables, dites sensibles, sont conditionnés par des autorisations préalables, dès lors que la transaction concerne un pays hors Union européenne.

"Le monde de la défense et celui de l’investissement ont besoin de mieux se comprendre" Alexis Dupont, directeur général de France Invest

ESG or not ESG

 Après avoir été longtemps dissuadés d’investir dans des sociétés de l’industrie de la sécurité et de la défense, pour des raisons de conformité aux objectifs ESG, les acteurs du capital-investissement sont aujourd’hui incités à reconsidérer le secteur . En avril dernier, Nathalie Tubiana, directrice des finances et de la politique durable du groupe Caisse des Dépôts, déclarait à L’Agefi : "Nos experts ont conclu que ni la réglementation européenne encadrant les pratiques ESG et ISR (taxonomie, CSRD, SFDR), ni les principes de l’investissement responsable (PRI) n’excluaient le secteur [de la défense] dans son ensemble." Pourtant, la réglementation n’interdit pas aux fonds d’adopter une thèse d’investissement dite "responsable" tout en s’intéressant aux secteurs de la défense, des exclusions existent encore dans leurs stratégies d’allocation d’actifs. "Notre conviction est que le sujet principal concerne les exclusions", explique Alexis Dupont, directeur général de France Invest, auteur d’un rapport sur financement du secteur de la défense. "Il ne s’agit pas de forcer les gens qui ne veulent pas financer le secteur, mais celui-ci est mal connu des investisseurs. Le monde de la défense et celui de l’investissement ont besoin de mieux se comprendre", résume-t-il. Depuis le 20 mars dernier et l’annonce des investisseurs publics de déployer 1,7 milliard d’euros pour renforcer les fonds propres des entreprises de la défense, le paysage commence à changer. Un virage que semble prendre, à son rythme, le private equity, malgré les contraintes. Depuis 2003, les acteurs du capital-investissement ont investi 9,4 milliards d’euros en fonds propres dans les entreprises de la BITD, dont 4,1 milliards depuis 2020.

 

Céline Toni