L’investissement du private equity français dans des opérations liées à la transition énergétique avait atteint un record en 2023 avec 4,3 milliards d’euros investis en fonds propres. Un an plus tard, ce montant a chuté de près de 50%, atteignant 2,4 milliards d’euros. Dans le sillage des coups de boutoirs de Trump et d’un gouvernement français qui continue de regarder ailleurs, "l’investissement vert" peut-il encore se positionner comme un bastion de la transition ?
Investissement durable : espoir ou panique à bord ?
Depuis la dissolution de l’Assemblée nationale prononcée par Emmanuel Macron en juin 2024, une drôle de sensation plane sur la France. L’impression de devoir tenir les murs pour conserver certaines avancées sociétales plutôt que de regarder vers l’avenir. C’est notamment le cas pour l’écologie. Ministère d’État occupé par Nicolas Hulot lors du premier gouvernement d’Edouard Philippe en 2017, le ministère de la Transition écologique, avec Agnès Pannier-Runacher, est désormais relégué au 11e rang protocolaire du gouvernement Bayrou. Une chute symbolique à l’heure où le monde apprend à vivre au rythme des annonces et provocations de Donald Trump depuis son retour au pouvoir, le 20 janvier 2025, pour qui les préoccupations climatiques ne sont qu’un frein à son impérialisme.
Aujourd’hui la priorité européenne est nettement donnée à la défense. En France, les mesures pleuvent depuis le début d’année 2025 pour compenser un attentisme militaire vieux de plusieurs décennies. En Allemagne aussi, où le nouveau gouvernement a levé son fameux "frein à l’endettement" afin de financer l’effort militaire. Une politique louable en pareille circonstance mais qui devrait aussi s’accompagner d’un soutien équivalent à la transition énergétique. Alors le private equity continuera-t-il à courir après un actif encore très recherché il y a peu de temps ?
CSRD, tout ça pour ça ?
Si le secteur de la cleantech, qui regroupe tous les actifs liés à la transition énergétique et à la RSE des énergies renouvelables à l’économie circulaire, reste attractif, il a connu un net recul des investissements en 2024. Après avoir atteint un record en 2023 avec 4,3 milliards d’euros investis en fonds propres à travers 181 opérations dans l’Hexagone, les montants engagés ont chuté de presque 50% en 2024, pour atteindre 2,4 milliards d’euros pour 150 opérations.
Alors que la CSRD visait à renforcer la transparence des entreprises en matière de responsabilité environnementale, sociale et de gouvernance, cet énième report illustre le désintérêt croissant pour les enjeux écologiques
Cependant, c’est bien la CSRD, la directive européenne sur le reporting extra-financier, qui a le plus souffert du revirement d’intérêt européen envers les mesures environnementales. Dans les cartons depuis plusieurs années et entrée en vigueur au 1er janvier 2024, cette réglementation devait être transposée par les États européens avant le 24 décembre 2024. Elle a été l’objet de nombreuses critiques et d’un lobbying intense, au point que Stéphane Séjourné, vice-président exécutif de la Commission européenne, annonçait le 20 janvier dernier, la "suppression du reporting". L’institution a finalement proposé un amendement dit « omnibus », qui vise à simplifier les exigences initiales et à diminuer massivement le champ d’application de la CSRD désormais limitée à un nombre restreint d’entreprises.
Début avril, les parlementaires européens ont validé cette proposition. L’entrée en vigueur de la réglementation est rééchelonnée avec des échéances repoussées jusqu’en 2026 et 2028. Alors que la CSRD visait à renforcer la transparence des entreprises en matière de responsabilité environnementale, sociale et de gouvernance, cet énième report illustre le désintérêt croissant pour les enjeux écologiques, au profit d’autres priorités, tant dans le secteur public que privé. C’est aussi une nouvelle victoire des intérêts financiers sur les opportunités de transformation qu’offrait cette directive responsable.
Réalité climatique
Depuis la signature du protocole de Kyoto en 1997, les préoccupations environnementales suivent manifestement un rythme cyclique, souvent relancées par la réalité des alertes climatiques qui reviennent comme un serpent de mer dans l’actualité. Ainsi, pour certains acteurs du private equity, les actifs liés à la RSE ou à la transition énergétique ne peuvent pas réellement se déprécier. Jean Eichenlaub, président du fonds Qualium Investissement confirme : "La plupart des fonds actuels sont catégorisés article 8 ou 9 afin d’adresser des défis majeurs, notamment en matière de transition énergétique. Qualium s’inscrit dans cette dynamique et la baisse d'intérêt conjoncturelle ne remet pas en cause nos plans d'investissement à moyen et long terme qui répondent à de véritables besoins sociétaux."
Les articles 6, 8 et 9 font partie de la classification introduite par la réglementation européenne avec la SFDR en 2021, pour encadrer la transparence des fonds en matière de financement durable. Les fonds classés article 6 qui ne poursuivent aucun objectif lié à la transition énergétique se font aujourd’hui plus rare. À l’inverse, les demandes de classification en article 8 ou 9, qui sont plus favorables aux objectifs climatiques et à la transparence des informations, émanent directement de leurs LP’s. Un managing partner d’un fonds européen mid-cap, précise : "Notre fonds actuel est classé article 8 et nous travaillons, à la demande de nos investisseurs, pour devenir article 9. Nous n’allons pas arrêter d’investir dans la transition énergétique. Les mouvements engagés sous-jacents sont trop importants pour se retirer."
"La baisse d'intérêt conjoncturelle ne remet pas en cause nos plans d'investissement à moyen et long terme qui répondent à de véritables besoins sociétaux." Jean Eichenlaub, président de Qualium Investissement
Conscients que la rentabilité de leurs investissements repose sur des actifs viables à moyen et long terme, les LP’s ne comptent pas se désintéresser de placements fructueux et potentiellement très rentables en Europe comme outre-Atlantique.
Les investissements continuent de pleuvoir
Selon une étude réalisée par France Invest et PwC sur l’importance de la RSE dans le capital-investissement, 70% des investisseurs interrogés souhaitent connaître l’effet des risques et des opportunités en la matière sur les hypothèses des états financiers de l’entreprise. Preuve que cette thématique reste stratégique, les fonds ne s’y trompent pas et continuent d’investir. Le fonds américain KKR, un des plus anciens et des plus importants au monde, multiplie ainsi les prises de participation dans les actifs liés à la transition énergétique. En janvier 2025, la société de gestion figurait dans le peloton de tête des principaux candidats repreneurs de Cubico, un fournisseur d’énergie renouvelable présent en Europe, en Amérique et en Océanie, valorisé à hauteur de 6 milliards d’euros. Quelques mois plus tôt, en septembre 2024, le même fonds créait un partenariat avec le groupe bancaire multinational espagnol, BBVA, pour soutenir des projets de décarbonation de l'économie réelle.
Durant la même période en France, le constructeur de bornes de recharge électrique, Electra, réalisait son second tour de table de 304 millions d’euros auprès de plusieurs fonds d’investissement quand HysetCo, spécialisé dans le déploiement de véhicules alimentés en hydrogène, levait de son côté 200 millions d’euros. Malgré le recul observé dans l’Hexagone, le secteur de la transition écologique atteignait tout de même, avec 2,4 milliards d’euros investis, son deuxième plus haut niveau après 2023. Preuve que les investisseurs restent à l’affût des futures pépites du secteur, susceptibles de porter une part croissante des efforts nationaux pour financer la transition énergétique. Reste que, selon l’étude de France Invest et PwC, pas moins de 260 milliards d’euros d’investissements additionnels par an seraient nécessaires en Europe d’ici 2030 pour atteindre les objectifs de neutralité carbone. Pour regarder vers l’avenir la tête haute, il faudra mettre la main à la poche.
Tom Laufenburger