Son nom a été proposé par le président de la République pour prendre la suite d’Éric Lombard à la tête de la Caisse des dépôts et consignations dont il assure l’intérim depuis le départ du dirigeant à Bercy. Ancien inspecteur des finances, Olivier Sichel connaît bien la CDC pour y avoir créé la Banque des territoires. Il est également un acteur engagé dans la souveraineté numérique, lui qui a participé à faire condamner Google en 2017 pour abus de position dominante.
Olivier Sichel, rencontre avec le nouveau patron de la Caisse des dépôts et consignations
Ce mercredi 4 juin, Olivier Sichel était auditionné par les commissions des Finances parlementaires. Son nom, qui a été proposé par le président de la République pour succéder à Éric Lombard à la direction générale de la Caisse des dépôts, a été validé par les élus lui permettant d'être nommé pour cinq ans. Bien que le dirigeant soit un homme d’État, le vrai fil rouge de sa carrière est avant tout le numérique. Le fondateur du think tank Digital New Deal, qui regroupe des personnalités de haut rang engagées pour la souveraineté numérique européenne - est connu pour son rôle dans la condamnation de Google pour abus de position dominante en 2017. Le groupe est contraint de payer 2,42 milliards d’euros. "Tout le monde se souvient du montant de l’amende, mais ce qu’il faut retenir est que Google utilisait son monopole sur la recherche horizontale générale pour en créer dans d’autres domaines verticaux et spécialisés, nous confiait-il le 5 mai. Sans la décision de la Commission européenne qui a posé des limites, des Doctolib ou des Meilleurstaux n’auraient pas eu de place."
Inspecteur des finances
Le parcours académique d’Olivier Sichel, qui avait commencé par l’Essec, Sciences Po et l’ENA, ne le prédestinait pas à suivre cette voie. Alors que la plupart des inspecteurs des finances – corps dont il est issu – commencent leur carrière en cabinet ministériel ou à Bercy, il rejoint le groupe France Télécom. "Il ne fallait pas être grand clerc pour savoir que le numérique allait entraîner une révolution. Il y avait toutefois une différence entre la vivre et y participer." Olivier Sichel choisit la seconde option.
Il débute comme directeur d’agence au sein de la société de télécommunications, grimpe les échelons avant d’être appelé par un autre membre de l’inspection des finances à diriger Alapage.com. Ce site pionnier du commerce électronique est à l’époque une filiale de Wanadoo, fournisseur d’accès à internet dirigé par Nicolas Dufourcq, aujourd’hui directeur général de Bpifrance (Groupe Caisse des dépôts).
Démocratiser le digital
Olivier Sichel prend la suite de son patron en 2002 avant de travailler à l’intégration de Wanadoo au groupe France Télécom. Il devient directeur exécutif de la Division Téléphone fixe et internet Europe. "En 2006, j’ai lancé la Livebox qui en est aujourd’hui à sa septième version." Mais l’environnement a bien changé. "À ce moment-là, Internet était un internet sans les Gafa. Apple pesait pour 1,3 % du marché du PC et n’avait pas encore sorti l’iPhone. Tout était encore possible. Au fur et à mesure, les géants américains se sont mis à dominer le réseau", déplore le dirigeant.
"Le digital permet de passer à l’action"
Olivier Sichel se lance ensuite dans le capital-risque chez Sofinova en qualité de partner. Il finance des projets, comme la société de médias sociaux et de technologies Taptu ou encore BlueKiwi, éditeur de logiciels revendu à Atos en 2012. Cette même année, il devient le patron du comparateur de prix sur internet LeGuide. com, société qui appartenait au groupe Lagardère. En 2018, face au risque que fait peser sur la souveraineté européenne le développement d’un internet dominé par les Américains, il crée le Digital New Deal afin d'"aider les décideurs privés et publics dans la création d’un Numérique des Lumières, européen et humaniste", selon le site du Think Tank. Parmi ses membres éminents ? L’essayiste Alain Minc, le PDG d’Accor Sébastien Bazin ou encore l’homme de presse Denis Olivennes.
Une banque tout-en-un
Nicolas Dufourcq est également de la partie. C’est lui qui présentera Olivier Sichel à Éric Lombard, alors patron de la CDC. Celui qui est aujourd’hui ministre de l’Économie et des Finances souhaitait créer la Banque des territoires. Olivier Sichel s’y attelle dès 2018. Il s’agit, à la manière de Bpifrance qui regroupe les aides aux entreprises, de rassembler dans une seule et même structure les expertises de conseil et de financement à destination des acteurs territoriaux pour faciliter la réalisation de leurs projets.
Objectifs pour Olivier Sichel ? "Être plus proche des territoires, plus rapide et plus simple." La mise en place d’une plateforme unique a permis de déployer davantage de prêts. Depuis sa création en 2018, les investissements ont été multipliés par deux, de même que le volume des prêts qui a atteint plus de 28 milliards d’euros sur la seule année 2024. Cela a permis de financer la création de 36 000 places d’hébergement pour personnes âgées, la construction de 585 000 logements sociaux et la rénovation thermique de plus de 250 000 entre 2018 et 2024. Depuis 2020, 350 projets industriels ont par ailleurs été soutenus.
Du bon usage de la data
La data éclaire les choix des élus. Par exemple, la Banque des territoires a créé un outil à destination des maires qui peuvent savoir quelles écoles consomment le plus dans leur commune et celles qu’il faudrait rénover en premier. Le gouvernement entend réindustrialiser la France, mais la loi zéro artificialisation des sols pourrait contrecarrer les plans faute de terrains pour implanter des usines ? Olivier Sichel fait développer le portail France Foncier + sur le modèle de seloger.com afin de recenser le foncier industriel disponible - 8 000 hectares répartis sur 650 sites - et d’agréger des datas comme celles de France Travail pour disposer d’une idée de la main-d'œuvre sur place. "Le digital permet de passer à l’action", résume-t-il.
"Notre priorité reste la cohésion sociale et territoriale, préoccupation numéro un des Français"
Toutefois, "nous devons encore nous améliorer sur la simplicité. Nous avons la responsabilité de l’épargne des Français, ce qui veut dire que des précautions doivent être prises. Fatalement cela ne rend pas simple l’exercice, mais, là encore, le numérique a un rôle à jouer pour faciliter les processus." Aujourd’hui le groupe travaille avec le français Mistral AI de manière à implémenter de l’IA pour gagner en productivité mais aussi pour prévenir les fraudes. Pour mémoire, la CDC gère plus de 400 milliards d’euros d’épargne, dont 180 milliards sont prêtés aux bailleurs sociaux, 20 milliards aux collectivités, le reste étant placé sur les marchés financiers. "Nous devons être vigilants face à la situation macroéconomique et aux évolutions des marchés", prévient Olivier Sichel.
"Fertiliser l'expertise"
Ce qui lui plaît le plus ? "Travailler sur des projets qui ont du sens et de l’impact", répond ce père de quatre grands enfants, qui aime prendre part aux courses solidaires sous les couleurs de la CDC. "Parfois, je participe en tirant une joëlette (fauteuil roulant tout terrain, ndlr). Étant donné que je n’ai pas la foulée la plus rapide, cela me donne une excuse pour aller lentement !" Olivier Sichel apprécie également "le contact avec les élus et l’idée qu’on peut faciliter leurs projets". Il a créé les Rencontres Cœur de ville pour les quelque 230 villes moyennes du programme Action cœur de ville, dont la Banque des territoires est l’un des principaux opérateurs, et qui a pour vocation de redynamiser des centres-villes, de favoriser la transition énergétique, les plans de mobilité, la rénovation de l’habitat… "On repère les maires qui ont réussi pour qu’ils échangent avec d’autres maires. C’est issu de mon ancienne pratique dans le venture capital : pour innover, on fait se rencontrer les compétences pour fertiliser l’expertise."
Se dire les choses
Depuis le départ d’Éric Lombard à Bercy en décembre dernier, Olivier Sichel assure l’intérim à la Caisse des dépôts. Les sujets sur son bureau ? "Notre priorité reste la cohésion sociale et territoriale, préoccupation numéro un des Français." La transition écologique demeure également un axe central. Elle passera par davantage de projets financés dans la mobilité décarbonée ou facilitant la préservation de l’eau. La CDC s’engage également pour les souverainetés numérique ou encore financière et industrielle. "Ainsi, nous soutenons l’industrie de la défense à travers l’ensemble du groupe", explique le patron qui a publié en avril sur LinkedIn une tribune sur la question.
Directeur général de la CDC de fin 2017 à fin 2024, Éric Lombard fait partie des dirigeants qui sont restés le plus longtemps à la tête de l’institution. Nicolas Dufourcq n’est pas en reste, puisqu’il officie depuis 2016 chez Bpifrance, tandis qu’Olivier Sichel est arrivé en 2018 à la Banque des territoires. Comment expliquer que cette équipe fonctionne sur la durée ? "Nous avons instauré un modèle managérial qui repose sur le principe qu’on doit se dire les choses pour progresser, analyse-t-il. Notre préoccupation consiste à prendre le juste risque. Nous restons un établissement financier, mais public. Il faut trouver le bon équilibre entre le risque financier et extra-financier."
Pas besoin de se marcher sur les pieds pour accomplir sa mission. Bpifrance est tourné vers les entreprises, la Banque des territoires vers les élus. La Poste, dont le nouveau patron est en passe d’être nommé, propose également des solutions. À chacun de prendre les dossiers qu’il est en mesure de conseiller et financer. Olivier Sichel veille et veillera à ce que ce modèle efficace perdure.
Olivia Vignaud