Jean-Daniel Guyot qui a revendu sa première entreprise Captain Train pour 200 millions d’euros a lancé en 2020 une nouvelle banque indépendante : Memo Bank. La première créée en France en 50 ans. Un pari ambitieux qui a pour but de mettre la technologie au service des PME.
Jean-Daniel Guyot : "Memo Bank est une banque en temps réel"
Décideurs. Comment avez-vous construit votre parcours ?
Jean-Daniel Guyot. Diplômé de l’Insa en Architecture des systèmes d’information j’ai commencé en tant qu’ingénieur logiciel chez 4D, l’une des plus belles start-up créée en France en 1986 à une époque où on ne parlait pas de start-up. J’ai ensuite rejoint Wizzgo une société dont le développement a été incroyable jusqu’à ce qu’elle soit attaquée par les chaînes TV qui ont cassé le modèle. Avec des personnes recrutées chez Wizzgo, nous avons lancé Captain Train en 2009, profitant d’une décision de l’Autorité de la concurrence qui a ouvert le marché de la vente de billets de train en ligne, occupé de manière illégale par la SNCF pendant neuf ans. Le business est devenu européen grâce à la signature, petit à petit, de tous les transporteurs de car et de train du continent. Alors que nous comptions lancer le marché britannique, le principal acteur du pays Trainline, détenu par KKR, a proposé de nous racheter. Nous avons associé nos forces pour devenir le plus gros acteur européen avec pour projet de faire rentrer Trainline en Bourse. En 2019, la société a signé la première IPO post-Brexit qui a été un succès.
La France et l’Europe plus généralement comptent peu de beaux rachats de start-up (exits). Pourquoi ?
Il y a beaucoup de réponses à cela. À ma génération, et jusqu’à il y a dix ans, on considérait que la voie royale consistait à travailler dans de grandes entreprises et à monter dans la chaîne de management étape par étape. Innover, créer et racheter de nouvelles entreprises ne font pas partie de l’ADN français et européen. Captain Train a été racheté par Trainline qui appartenait à l’américain KKR. Ce n’est pas un hasard que l’opération ne soit pas française. S’il n’y a pas d’acheteur, il n’y a pas d’exit.
Même chose pour le marché des introductions en Bourse ?
L’Europe n’a pas le marché pour les entrées en Bourse techno. Elle ne dispose ni d’analystes ni d’investisseurs capables de garder dix à quinze ans des titres pour asseoir la valorisation de l’entreprise. Est-ce que la solution ne serait pas de s’appuyer sur ce qui fait notre force en tant qu’Européens ? On sait construire de belles entreprises industrielles. C’est précisément pour cela que j’essaie de construire l’un des plus gros acteurs de la finance du continent. Les start-up, ce n’est pas là que nous sommes les meilleurs. Même s’il n’y a pas de règle, ceux qui réussissent dans ce domaine restent des exceptions.
D’où vous est venue l’idée de Memo Bank ?
Avec Captain Train, je me suis rendu compte de fil en anguille de ce que j’aimais, à savoir mettre la technologie au service de l’humain. Notre force a été d’investir dans le service client. Nous avons même écrit un livre sur le sujet. J’aime les secteurs avec de grosses barrières à l’entrée. Même s’il est dur de les franchir, il est intéressant et derrière on est protégé de la concurrence. La banque est un domaine où il y avait peu ou pas d’innovation depuis plus de vingt ans. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce n’est pas un marché d’argent mais un partenariat de confiance. Le fournisseur doit faire confiance à son client et vice-versa. J’ai trouvé dans cette industrie les défis que j’aime résoudre.
"J'aime les secteurs avec de grosses barrières à l'entrée"
Faut-il être un peu fou pour monter une deuxième entreprise, quand on connaît la difficulté d’entreprendre ?
La question ne s’est pas posée puisque je ne me suis pas lancé dans la même industrie. Après le rachat de Captain Train, j’ai fait de l’investissement mais jamais dans le transport car on devient assez cynique quand on connaît un secteur par cœur. Quand Trainline est entré en Bourse j’avais 35 ans, la chance d’avoir réussi ma première société et beaucoup appris sur l’entrepreneuriat. J’étais persuadé qu’on irait plus vite sur la suivante. J’avais les moyens de financer moi-même le nouveau projet, ce que j’ai fait pendant deux ans, ainsi que les réseaux de personnes pouvant investir avec moi. Autant profiter de ce qu’on avait appris pour créer quelque chose d’ambitieux.
Obtenir une licence bancaire relève du parcours du combattant. Pourquoi vous êtes-vous lancé dans ce périple ?
Ce choix découle d’un impératif business. En France, on saisit assez bien ce qu’est une TPE car on est entouré de fleuristes et boulangeries. On appréhende aussi très bien ce que sont des très grands groupes. En revanche, on n’a pas toujours une vision très claire des PME - alors qu’elles représentent les deux tiers de la valeur ajoutée française - car elles n’ont pas de profil type. Elles font entre 5 et 250 millions d’euros de chiffre d’affaires. Les banques et les Fintech ont beaucoup investi en software pour les TPE car avant il fallait des mois pour ouvrir un compte en banque, faire la précompta, les virements étaient compliqués, etc. De l’autre côté du spectre, les grands groupes ont internalisé ces sujets car leurs revenus leur permettent de couvrir les coûts que requièrent ces compétences. Entre les deux, les banques n’ont pas investi car les PME ne génèrent pas assez de revenus et que le marché est trop épars. Les seules innovations, comme le paiement instantané, sont celles imposées par les régulateurs mais la liste s’avère courte.
Quelles conséquences pour ces entreprises ?
Les PME considèrent de moins en moins les banques comme leurs partenaires. Les banquiers ne peuvent plus faire le travail correctement car la réglementation leur prend un temps considérable. Cela casse la relation. Pour entrer sur ce marché, il fallait forcément être une banque. Dans nos discussions avec la Banque de France pour obtenir une licence complète, cela a été un argument fort de dire que nous ne voulions pas la plus petite licence avec le moins d’implications possibles. Nous avions un vrai business case, nous sommes là pour durer, pour apporter quelque chose à un marché où il n’y a plus que six acteurs. Nous voulons servir les entreprises. Nous ne sommes pas dans une logique de start-up. La BDF n’est pas là pour bloquer les licences mais veut faire les choses bien. C’est pourquoi les discussions ont duré trois ans.
"Les PME considèrent de moins en moins les banques comme leurs partenaires"
Vous êtes pourtant soumis aux mêmes réglementations ? N’allez-vous pas rencontrer les mêmes difficultés que les acteurs traditionnels ?
Notre chance est d’avoir démarré après la mise en place des normes. La difficulté pour les banques traditionnelles est de venir d’un monde où la régulation a fait fois 20. Elles ont accumulé progressivement les règles. Le coût d’investissement pour refondre tous leurs processus est très important et pour celles qui se sont lancées, comme Nordea, cela n’a pas toujours été une réussite. Nous sommes partis d’une page blanche en pensant l’intégralité de la technologie en fonction de ces contraintes. La technologie est au service de nos clients mais aussi de nos banquiers et des auditeurs internes comme externes. Tout ce qui peut être fait en temps réel l’est et nous nous montrons transparents.
Comment vous différenciez-vous de la concurrence ?
Memo Bank est une banque en temps réel. Les flux de paiement sont devenus le nerf de la guerre. Avant, c’était l’accès au crédit. Aujourd’hui celui-ci est moins cher et l’information est disponible, permettant aux entreprises de savoir de quoi elles ont besoin pour obtenir un financement et demander les meilleurs tarifs. En revanche, les virements en temps réel sont un avantage concurrentiel de taille. Il faut payer et être payé vite. C’est un véritable enjeu pour les PME. Ensuite, nous avons démocratisé l’optimisation de la trésorerie tout en garantissant la liquidité des fonds. Les entreprises qui n’avaient pas le temps de mettre leur argent au travail peuvent le faire automatiquement. Celles qui y passaient du temps n’ont plus à gérer les flux. Enfin, notre technologie automatise plus de 80 % des flux, que ce soit sur la partie encaissement ou paiement, par exemple. C’est une grande force, qui s’avère unique.
Être une banque nécessite de disposer de fonds propres afin de satisfaire aux obligations réglementaires. Comment les financez-vous ?
Nous avons une chance énorme. Nous avons beaucoup plus de dépôts que de crédits. C’est un peu le rêve de toutes les banques. Nous montons en puissance petit à petit. Memo Bank pourrait vendre davantage de crédits mais en prenant des risques plus importants. Nous faisons attention aux fondamentaux.
Le fonds d’investissement Daphni, qui se montre ambitieux sur les questions environnementales, sociales et de gouvernance, est à votre capital. Qu’est-ce qui l’a convaincu ?
Par leurs financements, les banques contribuent indirectement aux émissions carbone. La solution n’est pas de ne plus financer les entreprises ou de vouloir éviter les émissions de CO2 mais de réfléchir aux dossiers sur lesquels on va. La Banque de France prend aussi ce sujet très au sérieux. Nous demandons à nos clients leurs bilans carbone. Aujourd’hui, 123 tonnes sont émises par million d’euros financés chez Memo Bank, contre 450 voire 600 pour les autres banques françaises. La préservation de l’environnement fait partie de nos engagements.
Propos recueillis par Olivia Vignaud