Acteur industriel français familial d’envergure mondiale, le groupe Moret Industries est spécialisé dans la conception, la fabrication et la maintenance de solutions industrielles intégrées pour des secteurs à forts enjeux stratégiques. En 2016, l’entreprise connait ses premières difficultés. Trois ans plus tard, le cabinet de conseil Zalis est appelé pour accompagner le groupe. En 2025, le cas Moret est l’illustration parfaite d’une restructuration industrielle réussie.
La touche Zalis dans la restructuration du groupe Moret Industries : une réussite à la française
Tout commence en 2016. À la suite d’investissements peu fructueux, notamment pour conquérir le marché chinois mais surtout en raison de la crise du sucre, son principal marché, le groupe Moret Industries fait face à un surendettement étouffant, accompagné d’une première procédure de conciliation. Un plan de continuation est alors adopté. Faute de succès, l’entreprise connait une deuxième conciliation en 2019. C’est à ce moment-là que le cabinet Zalis fait son entrée dans le dossier. "Les banques étaient échaudées par l’incapacité de la société à suivre sa trajectoire financière et optaient pour une stratégie de démantèlement du groupe" avance Daniel Cohen, président fondateur du cabinet de conseil.
Premières négociations bancaires
Cette stratégie de démantèlement avait été adoptée lors du premier plan de continuation, en commençant par la cession de la division "pompes", cœur historique du groupe. Une stratégie mort-née avec l’arrivée de Zalis, cabinet de premier plan, spécialiste des entreprises en mutation et des cas difficiles. Sa spécialité : offrir des accompagnements stratégiques et opérationnels pour conduire les changements qui s’imposent.
Olivier Dambricourt, président directeur général du groupe Moret depuis 2022, confirme : "Zalis a réussi à convaincre les créanciers que dépecer le groupe Moret de ses activités valorisables n’était pas la meilleure stratégie. En vendant la division pompes, l’entreprise a perdu sa colonne vertébrale historique, notamment en la cédant au pire moment dans la mesure où le marché comprend que vous êtes prêts à des concessions pour vendre rapidement. Poursuivre les cessions aurait conduit à la catastrophe."
Fin 2019, Zalis persuade les créanciers d’accepter un plan de retournement sur deux ans ainsi que de réinvestir dans la structure aux côtés des actionnaires historiques. Jean-Bernard Masselin, expert en financement et en négociation bancaire chez Zalis revient sur les clés de cette réussite : "Dans ce type de négociation, il est important de garantir une transparence totale et convenir d’une stratégie financière et managériale claire pour rassurer les créanciers et les garder à la table. Il faut consolider ses points forts et gommer ses points faibles."
Pandémie et retards de livraisons
Alors que le groupe Moret aborde l’année 2020 avec de nouvelles ambitions, il est frappé, comme de nombreuses structures, par la pandémie du Covid-19. De prime abord, l’entreprise se sort plutôt bien des premiers confinements en réalisant un chiffre d’affaires de 150 millions d’euros sur l’exercice 2020 pour un EBITDA de 6 millions d’euros.
Mais la situation finit par s’envenimer : "La crise sanitaire a perturbé les chaînes d’approvisionnement du groupe avec d’importants retards de livraison entrainant ainsi de nombreuses pénalités, donc moins de cash pour payer les fournisseurs, l’endettement et les investissements. Par ailleurs, début 2021, cette crise a également perturbé l’activité de nos clients, conduisant une réduction significative du carnet de commandes", explique Olivier Dambricourt.
Mi-2021, les commandes manquantes ne sont pas au rendez-vous. Le groupe tombe alors de Charybde en Scylla : difficulté à payer ses fournisseurs, retards de livraisons, pénalités contractuelles, dégradation de son BFR.
Conscient de la dégradation rapide de la situation, les actionnaires nomment, en janvier 2022, Olivier Dambricourt en tant que président pour assurer la survie financière du groupe. "La guerre en Ukraine n’a pas arrangé les affaires de l’entreprise, provoquant notamment la fermeture de deux marchés importants.", précise Daniel Cohen, président de Zalis.
Olivier Dambricourt poursuit : "Je suis arrivé avec un directeur financier de confiance. Ensemble, avec l’accompagnement de Zalis, nous avons réalisé un rapide diagnostic pour bâtir une trajectoire financière tenable en termes de trésorerie, et nous placer sous mandat ad hoc."
Pas de quoi rassurer les banques qui affichent leur mécontentement. Le PDG du groupe industriel rappelle : "J’ai annoncé aux banques : si vous voulez les clés de la société pour organiser son démantèlement, les voici. Cependant j’ai une proposition alternative à vous faire, qui nécessitera certes un nouvel apport de cash, mais qui pourrait vous permettre de récupérer une partie de vos engagements dans 5 ans". Une stratégie en cohérence avec les ambitions nationales et européennes de réindustrialisation et d’environnement.
Virage vers la transition industrielle
Cette nouvelle direction propose aux créanciers un projet fondé sur les compétences historiques du groupe dans le domaine des procédés industriels. L’objectif est de devenir un acteur clé de la transition écologique industrielle à l’heure où les desseins de réindustrialisation fleurissent dans le pays après la pandémie. Le groupe a pour ambition de recentrer son activité sur son rôle d’équipementier industriel organisé en deux pôles. Un premier basé sur les services et solutions industrielles pour la transition climatique (notamment autour des procédés de valorisation des bioressources) et un second portant sur les solutions industrielles de transferts de fluides en environnement exigeants, allant des sous-marins à l’énergie nucléaire.
L’objectif est de devenir un acteur clé de la transition écologique industrielle à l’heure où les desseins de réindustrialisation fleurissent dans le pays après la pandémie
Une stratégie qui convainc les créanciers. Grâce au travail intelligent des équipes de Zalis mais aussi à l’implication du Comité interministériel de restructuration industrielle (CIRI), un prêt garanti par l’État (PGE) est accordé par quatre des banques impliquées. Un second emprunt est aussi réalisé par la Région Haut-de-France pour soutenir la stratégie d’innovation de l’entreprise. "Dans le dossier Moret, tous les acteurs ont fait remarquablement leur job. De l’État à la Région Hauts-de-France, en passant par les banques et les obligataires, tout le monde a travaillé en bonne intelligence pour assurer la survie du groupe. De notre côté, nous nous sommes engagés à solder les foyers de pertes, à ouvrir le capital à de nouveaux investisseurs et à céder quelques actifs non stratégiques pour rembourser la dette à échéance du 30 juin 2024", précise Olivier Dambricourt.
Vincent Doumergue, rapporteur au Ciri, précise : "Nous avons décidé d’octroyer un soutien public via une ligne de crédit au regard de l’intérêt stratégique de Moret pour l’industrie française, de la pertinence de son plan d’affaires ainsi que des investissements importants à réaliser dans leur outil de production."
Nouvel investisseur et retour à l’équilibre
Grâce à cet apport de cash, l’équipe dirigeante peut restructurer en profondeur le groupe Moret. Les départs de personnels ont aussi été réalisés autant que possible sous forme de départs à la retraite ou de démissions volontaires. "Nos équipes et nos partenaires sociaux ont été exceptionnels. Ce n’est jamais simple de traverser presque dix ans de restructuration, c’est une lourde charge mentale pour chacun." explique Olivier Dambricourt.
Peu à peu, l’entreprise a remonté la pente. Partant d’un EBITDA inférieur à 2,7 millions d’euros en 2021, elle génère un bénéfice de 5,6 millions d’euros en 2022 puis de 6,7 millions d’euros en 2023, tout en maintenant un chiffre d’affaires autour de 155 millions d’euros. De quoi aiguiser l’appétit de nouveaux investisseurs et permettre au groupe Moret Industries de passer un nouveau cap de transformation industrielle.
C’est chose faite en octobre 2024. Un consortium réunit par le fonds Ocean Peak Capital, en tant que nouvel actionnaire majoritaire, est attiré par la stratégie ambitieuse du groupe. Un investissement de 18 millions d’euros permet de réduire l’endettement du groupe de 75 %, grâce à l’abandon de certaines créances et à des remboursements partiels, avec le soutien de l’État et de la Région Hauts-de-France. Cette prise de participation clôt l’exécution d’un ultime protocole de conciliation homologué par le tribunal de commerce en juillet 2024. Vincent Doumergue confirme cette réussite : "Ce retournement réussi est le fruit d’un travail collectif. Au-delà d’une équipe managériale d’une très grande qualité et d’un nouvel actionnaire expérimenté et fin connaisseur de l’industrie, les établissements bancaires ainsi que les partenaires publics ont démontré leur capacité à accompagner une entreprise française innovante et dotée d’un savoir-faire unique dans le développement de process industriels."
"Ce rebond atteste du travail intelligent réalisé de concert avec le management, le Ciri, la Région, les créanciers, Ocean Peak Capital et les équipes de Zalis pour aboutir à une solution optimale." Olivier Dambricourt
Le succès de l’opération valide la restructuration par le haut du groupe Moret, qui n’a pas été démantelé et qui dispose de nouveaux moyens pour se développer. "Ce rebond atteste du travail intelligent réalisé de concert avec le management, le Ciri, la Région, les créanciers, Ocean Peak Capital et les équipes de Zalis pour aboutir à une solution optimale." De quoi nourrir de nouvelles ambitions pour Olivier Dambricourt : "En 2025, notre objectif est de réaliser une nouvelle acquisition ainsi que de titiller les 200 millions d’euros de chiffre d’affaires et les 10 millions d’euros d’EBITDA." De bon augure pour une restructuration à la française réussie.
Tom Laufenburger