Alors que son mandat de secrétaire général du Comité interministériel de restructuration industrielle (Ciri) arrive à son terme à la fin du mois de mars, Pierre-Olivier Chotard revient sur le millésime 2024 du restructuring. Une année riche en sauvetages, mais aussi en enseignements pour le bras armé de l’État en matière de soutien aux entreprises en difficulté.
Pierre-Olivier Chotard (Ciri) : "Avec Atos, c’est la première fois qu’une entreprise qui sollicite l’aide du Ciri, voit un pan de son activité racheté par l’État"
Décideurs. L’année 2024 affiche une nouvelle hausse des défaillances avec près de 70 000 faillites d’entreprises. Comment appréhendez-vous ce contexte délicat ?
Pierre-Olivier Chotard. Effectivement, l’année a été chargée. Près de soixante entreprises ont sollicité notre accompagnement, quand, en moyenne, nous travaillions sur une trentaine de dossiers par an. Cependant, plutôt qu'une forte explosion de notre activité, 2024 a été le prolongement d'un haut niveau déjà atteint en 2023.
L’industrie a notamment souffert. Le secteur représente 45 % des dossiers que nous avons accompagnés durant les douze derniers mois.
Les difficultés d’Atos et ses potentiels rachats par divers investisseurs ont marqué l’année. Comment avez-vous accompagné l’ex-fleuron informatique français ?
Le sauvetage d’Atos nous a occupés tout au long de l’année. C’était un dossier majeur, non seulement du fait de l’impact sur plusieurs dizaines de milliers d’emplois à travers le monde, mais aussi en raison de l’importance stratégique de certaines de ses activités, vitales pour la souveraineté nationale française. Tout l’enjeu a donc été de créer les conditions nécessaires pour que cette belle entreprise puisse se reconstruire et envisager l’avenir sereinement, après trois années à pâtir de l’absence de cap stratégique clair.
Si la reprise du groupe par ses créanciers n’est pas la solution optimale, elle a tout de même permis d’assainir le bilan de la société et de bénéficier d’un ambitieux projet de sauvetage soutenu par ses investisseurs.
La principale satisfaction qui en ressort est que l’État est parvenu à racheter les activités de supercalculateur, un enjeu clé de défense nationale et plus largement de notre souveraineté numérique. C’est une action inédite, puisque, avec le dossier Atos, c’est la première fois qu’une entreprise qui sollicite l’aide du Ciri voit un pan de son activité racheté par l’État. En interne, cela nous a demandé une organisation particulière, car cela ne devait pas remettre en cause l’indépendance de fonctionnement du Ciri. Nous avons dû dresser des barrières entre les différents organes de l’État intéressés, notamment avec l’Agence des participations de l’Etat (APE), pour éviter tout conflit d’intérêts. À l’arrivée, nous avons trouvé une solution satisfaisante pour les différentes parties prenantes.
"Notre pays est le seul qui ait su créer une institution publique qui pilote et organise la bonne tenue d’importantes restructurations d’entreprises sur son territoire"
Le Ciri occupe une place singulière en Europe, où la France est le seul pays à s’être doté d’un tel outil. Qu’est-ce qui différencie votre approche de celle de vos voisins ?
L’Hexagone n’est pas l’unique territoire à se préoccuper du sort de ses entreprises et des pertes d’emploi que cela peut engendrer, mais le Ciri est bien une singularité française. Notre pays est le seul qui ait su créer une institution publique qui pilote et organise la bonne tenue d’importantes restructurations d’entreprises sur son territoire. C’est avant tout un héritage des années 1980, une époque où l’État était particulièrement interventionniste et où il semblait moins incongru pour les acteurs privés que la puissance publique leur impose un certain nombre d’actions économiques, ce qui va à l’encontre de l’esprit du capitalisme.
Malgré cela, le Ciri est un organisme qui a su trouver sa place. Nous ne cherchons pas à dire aux acteurs économiques ce qu’ils doivent faire, mais bien à créer un espace de discussion, de manière à trouver la solution collective la plus intelligente et la moins dommageable possible. Aujourd’hui nous avons acquis un crédit au sein de l’écosystème du restructuring, qui croit en notre valeur ajoutée à travers les dossiers que nous suivons depuis quarante-trois ans.
Propos recueillis par Tom Laufenburger