Le 21 janvier 2025, le tribunal de commerce a autorisé la poursuite de la procédure de redressement judiciaire du club de football des Girondins de Bordeaux, entamée le 30 juillet 2024. Aujourd’hui en quatrième division du football français, l’équipe traverse depuis 2018 une crise profonde. Dans ce contexte, une question se pose : les mêmes règles économiques et sociales régissent-elles les clubs de football ?
Les Girondins de Bordeaux en redressement judiciaire : un club de foot, une entreprise comme une autre ?
Une chute de Charybde en Scylla. Mai 2009, dix ans après leur dernier sacre, les Girondins de Bordeaux remportent le Championnat de France emmené par une des plus belles générations du football français. Dix ans plus tard, le club s’est enfoncé doucement, mais sûrement dans une crise structurelle. Comment un acteur historique du football français a-t-il pu connaître de telles péripéties ?
Un rêve américain en trompe-l’œil
En 1999, M6 rachète les Girondins de Bordeaux pour 12 millions d’euros. Dix-neuf ans plus tard, le groupe de multimédia cède le club pour 75 millions d’euros au fonds d’investissement américain King Street. Au départ, ouverts à ce nouveau projet de trading de joueurs qui consiste à acheter de jeunes joueurs prometteurs avec pour ambition de faire une plus-value à la revente, les supporters vont rapidement déchanter.
La faillite du diffuseur sino-espagnol Mediapro et la crise du Covid-19 ont aussi leur responsabilité
Déjà englué dans une situation délicate avec un déficit structurel latent, les finances du club vont connaître une trajectoire hallucinante du fait de nombreux mauvais choix stratégiques, mais aussi d’éléments exogènes. Alors que, durant la saison 2018-2019, le ratio chiffre d’affaires/masse salariale est encore de 84,9% lors de la transition entre les actionnaires, les chiffres explosent jusqu’à 160,6% en 2020-2021 selon la DNCG, le gendarme financier du football. Pour Jean-François Brocard, économiste du sport : "M6 voulait vendre les Girondins depuis un moment. Chaque année, ils devaient éponger le déficit du club. Les actionnaires américains ont mis en place une stratégie risquée de LBO qui impliquait d’importants besoins en cash. Cela a créé un effet boule de neige d’endettement incontrôlable."
Dans ce cocktail explosif, la faillite du diffuseur sino-espagnol Mediapro et la crise du Covid-19 ont aussi leur responsabilité. La chaîne de télévision avait conclu un accord avec la Ligue de football professionnel (LFP) pour diffuser la première division du Championnat de France entre 2020 et 2024 pour plus d’un milliard d’euros par saison. Quelques mois plus tard, à la suite de décisions désastreuses, mais aussi d’un emballement démesuré et naïf des institutions françaises, Mediapro fait faillite. Les clubs de Ligue 1 toucheront 600 millions d’euros, soit un peu plus de la moitié de ce qu’ils avaient initialement prévu.
À la fin de la saison 2021, King Street se retire face à un déficit estimé à environ 55 millions d’euros. Le club, rétrogradé administrativement en deuxième division, est au bord du gouffre
Les stades vidés par la crise sanitaire entraînent de nouvelles pertes financières pour les clubs et ruinent les comptes du premier club d’Aquitaine. D’autres investissements incohérents, comme le recrutement de joueurs âgés à des salaires mirobolants sur des contrats de quatre ans, comme Laurent Koscielny, la nomination d’entraîneurs sur de longues périodes avant de les licencier au bout de quelques mois pour Vladimir Petkovic, constituent de nouveaux boulets aux pieds des propriétaires. À la fin de la saison 2021, King Street se retire face à un déficit estimé à environ 55 millions d’euros. Le club, rétrogradé administrativement en deuxième division, est au bord du gouffre.
Gérard Lopez, le faux messie
Alors que le club est aux abois, un nouveau repreneur se présente. Gérard Lopez, ancien propriétaire du club de Lille, qu’il a maintenu à flot sportivement, mais qu’il a bien failli mener au désastre avant que les créanciers reprennent le club en main, permet aux Girondins de Bordeaux de se maintenir en première division. Une folie selon Jean-François Brocard : "Il fallait être fou pour dérouler le tapis rouge à un homme avec autant de casseroles financières comme Gérard Lopez. Dans ces situations, les pouvoirs publics se laissent souvent aveugler par la perspective de sauver temporairement le club."
"Il fallait être fou pour dérouler le tapis rouge à un homme avec autant de casseroles financières comme Gérard Lopez" pour l'économiste Jean-François Brocard
Plombés par le coût de son nouveau stade inauguré en 2015, dont le club n’est pas propriétaire et pour lequel il doit verser un loyer annuel de 5 millions d’euros à la mairie, les Girondins auraient déjà dû entamer une procédure collective. L’économiste confirme : "Le stade est une verrue pour le club. En 2021, ses finances sont exsangues, il aurait dû déposer le bilan. C’est ce qui explique, en partie, les différences entre un club et une entreprise, qui ne répondent pas à la même rationalité." Sous la houlette de l’homme d’affaires, le club s’accorde un sursis avant de voir le ratio de son chiffre d’affaires/masse salariale exploser et atteindre 200% la saison dernière, toujours selon la DNCG. Durant l’été 2024, Lopez cherche en vain un nouveau repreneur, mais il est trop tard. Désormais, même les vautours s’éloignent de la charogne des Girondins.
Durant l’été 2024, Lopez cherche en vain un nouveau repreneur, mais il est trop tard. Désormais, même les vautours s’éloignent de la charogne des Girondins
Du fait d’un déficit de 55 millions d’euros, d’une perte nette de près de 41 millions d’euros combinée à un endettement estimé à 118 millions d’euros, le club est relégué administrativement au niveau amateur, en quatrième division, avant d’être placé en redressement judiciaire et de connaître un PSE portant sur ses 82 employés.
Les clubs de foot, too big to fail ?
Si les mêmes outils de sauvegarde existent pour les entreprises comme pour les clubs de sport de l’importance des Girondins de Bordeaux, ils ne paraissent cependant pas régis par les mêmes lois économiques et sociales. Le maître de conférences de l’Université de Limoges argumente : "Une société aussi endettée que les Girondins aurait déjà été abandonnée par ses créanciers. Mais comme les politiques soutiennent le club, la situation est différente." La métropole de Bordeaux s’est assise sur plus de dix millions de loyers impayés pour permettre la survie du club, au détriment d’autres projets. "En voulant maintenir le club en vie, la collectivité ampute son budget sport et sacrifie d’autres projets sportifs viables de la ville."
"Une société aussi endettée que les Girondins aurait déjà été abandonnée par ses créanciers. Mais comme les politiques soutiennent le club, la situation est différente."
Le poids politique d’un club de football historique est immense. Un maire ne voudra pas être perçu comme celui qui a laissé couler un des symboles de la région. Politiquement, un tel échec serait trop lourd de conséquences. Dans ce contexte, soutenir la survie d’un club peut apparaître comme une forme de clientélisme électoral.
Jean-François Brocard surenchérit : "Par les émotions que suscitent le sport, le discours qui l’entoure ainsi que la solide base de supporters, il peut être facile d’avoir le sentiment qu’un club de football est une entreprise publique qui nous appartient. Cependant ce n’est jamais le cas, c’est toujours une entreprise privée dont les dépenses ne servent pas le budget de la commune." Du fait de l’effervescence qu’elle attise, une équipe peut se voir accorder un statut qui la rend quasi intouchable, et où la faillite semble impensable même en cas de gestion désastreuse.
Soutenir la survie d’un club peut apparaître comme une forme de clientélisme électoral
Aléas inhérents au sport
Un club de football opère aussi dans un domaine aux caractéristiques bien différentes. Malgré une gestion saine et méticuleuse digne d’une société du CAC 40, le sport conserve sa part d’aléas. L’économiste confirme : "Même si un club est très bien géré par ses propriétaires, ce seront toujours les résultats sportifs qui primeront. Il existe toujours un important aléa moral dans le sport, où, même en prenant en compte tous les indicateurs possibles, un club peut se retrouver en difficulté financière si les résultats ne suivent pas où si un joueur sur lequel on a investi se blesse durablement. À l’inverse, un club mal géré peut aussi avoir la chance de connaître des résultats sportifs exceptionnels." Cette part d’irrationalité intangible différencie en profondeur le fonctionnement d’un club de celui d’une entreprise.
"Même si un club est très bien géré par ses propriétaires, ce seront toujours les résultats sportifs qui primeront"
Dernière spécificité, le monde du sport n’est jamais rentable. "Les clubs de rugby, comme ceux de football ou d’autres sports ne génèrent pas de profits, ne permettent pas de s’enrichir et sont presque systématiquement en déficit." Qu’est-ce qui peut alors motiver une personnalité à investir dans un club ? Le normalien avance une réponse : « Ces investissements sont souvent réalisés par des personnes qui n’ont pas fait fortune dans le sport et qui sont en quête d’une notoriété régionale ou nationale qu’elles n’auraient jamais pu obtenir en rachetant une entreprise "traditionnelle". Enfin, d’autres investisseurs, étrangers notamment, espèrent eux réaliser une plus-value en revendant le club à terme mais sous-estiment trop souvent les coûts réguliers pour éponger le déficit du club." Un investissement à perte avec pour retour un simple gain de notoriété ou un espoir de plus-value à la revente ? Nouvelle preuve de l’irrationalité qui caractérise l’univers du sport.
Un investissement à perte avec pour retour un simple gain de notoriété ou un espoir de plus-value à la revente ? Nouvelle preuve de l’irrationalité qui caractérise l’univers du sport
Dans ce contexte, quel avenir pour les Girondins de Bordeaux ? Si Jean-François Brocard annonce que le club peut encore faire faillite du fait de ses dettes asphyxiantes, le club au scapulaire pourrait s’inspirer du parcours exceptionnel du Racing club de Strasbourg. Placée en liquidation judiciaire immédiate en 2011, l’équipe renoue avec la première division seulement six années plus tard grâce à un projet régional, fédéré autour d’un ancien joueur alsacien et d’un stade hors pair. Des atouts sur lesquels Bordeaux ne peut pas compter. Aujourd’hui, deuxième de son championnat, le club peut cependant toujours croire en son destin, avant d’entamer une remontada express ?
Tom Laufenburger