Alors que plus de la moitié de l’économie mondiale dépend directement de la nature, l’Europe et la France font figure de bons élèves en matière de prise de conscience des différents impacts des entreprises financières sur le changement climatique et la biodiversité. Un sujet qui tient à cœur à Marine de Bazelaire, ancienne directrice du développement durable pour l’Europe chez HSBC et qui vient d’être nommée conseillère capital naturel du groupe bancaire. Elle nous livre son analyse sur la situation et les biais d’amélioration.

Décideurs. Quelles ont été en 2021 les évolutions majeures concernant finance et biodiversité ?

Marine de Bazelaire. J’en retiens trois principales. Tout d’abord, le rapport Dasgupta a été publié en février 2021. Il s’agit du premier rapport indépendant établissant un lien entre économie et perte de biodiversité. Dans cette même mouvance, dans le cadre de la COP15, le projet d’accord intègre également un article reconnaissant le rôle de la finance dans une économie qui prend en compte les limites physiques du monde vivant.

Un autre élément important est le lancement de la TNFD [Taskforce on Nature-related Financial Disclosures, Ndlr], le 6 octobre 2021, équivalant à la TCFD [Taskforce on Climate-related Financial Disclosures, Ndlr] qui avait démarré au lendemain de la COP21. Cette nouvelle initiative recoupe les enjeux du climat et a pour objectif affiché de constituer un cadre de reporting d’ici à deux ans avec un cadre bêta pour le premier trimestre 2022, toujours dans le but de diminuer ce risque de perte de biodiversité.

Enfin, la COP15, se fixe pour objectif de répliquer la manière dont l’accord de Paris a été mis en place afin d’intégrer les acteurs économiques dans les solutions déployées pour inverser cette perte de diversité. Nous aurons le résultat des négociations au printemps prochain.

Quels sont les défis à relever sur les douze prochains mois ?

Ils sont liés les uns aux autres. Le tout premier concerne les données qui nous permettront de bien mesurer notre exposition aux risques de perte de biodiversité. Pour qu’elles soient fiables, il est nécessaire de récolter à la fois des données publiques et des données privées comme celles des entreprises. La difficulté sera d’agréger toutes ces informations, car si les premières sont relativement simples à recueillir, pour les secondes, c’est plus délicat.

Un groupe de travail coordonné par Global Canopy travaille notamment à la mise en place d’une base de données complète pour l’univers financier, lesquelles pourront être utilisées pour évaluer l’exposition au risque de déforestation. La machine est en marche mais nous devons aller encore plus loin afin d’être en mesure de répondre à la nécessité d’intégrer ces enjeux dans l’industrie financière.

Le second défi tient à la massification des investissements et des financements du capital naturel. Actuellement, seulement 15 % des besoins de financement pour la biodiversité sont comblés et pour la grande majorité par des fonds publics. La rareté des fonds privés s’explique en partie par un manque de compréhension et de données sur la dépendance et l’impact des entreprises sur ce capital naturel.

La réallocation du capital vers une économie régénérative, intégrant les limites planétaires, est primordiale. Pour y parvenir, nous avons besoin de régulation. La France est pour le moment un exemple tout comme l’Europe mais ces initiatives réglementaires gagneraient à être répliquées dans d’autres juridictions. C’est aussi un des enjeux de la COP 15.

"Seulement 15 % des besoins de financement pour la biodiversité sont comblés et pour la grande majorité par des fonds publics"

Comment est-il possible de réallouer des fonds à la protection et la restauration du capital naturel ?

L’un des moyens se fait au travers d’engagements des entreprises à la neutralité en matière d’émissions de carbone. Lorsque celles-ci sont résiduelles, elles peuvent être compensables par l’achat de crédits-carbone qui viendront soutenir des projets de réduction ou d’absorption du Co2.

En ce sens, un travail mené par la TSVCM [Taskforce on Scaling Voluntary Carbon Markets, Ndlr] se donne pour objectif de renforcer le cadre de qualification des crédits-carbone afin qu’ils s’inscrivent dans une stratégie de décarbonation. Les premiers travaux ont été rendus publics il y quelques mois et un chantier est en cours pour définir une gouvernance claire et fiable ainsi que des principes d’établissement de ces crédits-carbone. Il me semble que ce marché "carbone volontaire" peut être un formidable moyen de réallocation du capital vers la protection et la restauration du capital naturel.

Quelle est l’implication d’HSBC en ce sens ?

Nous sommes membres de la TNFD mais aussi de la TSVCM, par ailleurs notre politique de risque intègre déjà ces enjeux notamment dans les secteurs de la forêt et des commodités agricoles. Par ailleurs, s’agissant de la réallocation de capital vers une économie régénératrice, nous avons rendu publique une joint-venture entre Pollination et HSBC Asset Management afin de mettre en place des fonds d’investissement dans le capital naturel à hauteur de 6 milliards d’euros dans les prochaines années. Les premiers fonds seront rendus publics début 2022.

Pour permettre aux investisseurs d’intégrer ces enjeux dans leur allocation de capital nous venons de lancer les premiers indices ESG Biodiversité, indice Monde et indice Europe, développés conjointement avec Euronext et Iceberg Data Lab, société française de consolidation de données. Nous accompagnons également l’ensemble de nos clients sur l’identification de KPI afin d’intégrer, dans leurs green bonds ou leurs green loans, les enjeux de capital naturel et, ainsi, de suivre leur gestion et les progrès effectués dans ce domaine.

Enfin, comme la massification des opportunités de projets et de financements, pour renforcer la nature, sont encore à construire, nous avons lancé un programme philanthropique de 100 millions de dollars pour lever les barrières au développement des solutions basées sur la nature au sein d’un accélérateur, en partenariat avec le WRI [World Ressources Institute, Ndlr] et le WWF.

Propos receuillis par Béatrice Constans

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