Fabrice Bakhouche, d’abord directeur de la stratégie avant d’occuper le poste de secrétaire général de Hachette Livre depuis 2018, a été nommé directeur général délégué du groupe en avril dernier. Poursuivant des objectifs qui s’inscrivent dans la continuité de la stratégie de développement du géant de l’édition autour de la diversification et de la croissance dans le domaine du jeu, il revient sur les dernières actualités qui ont marqué les premiers mois de sa prise de poste.

DÉCIDEURS. Comment le secteur de l’édition a-t-il réagi à la crise de covid-19 ?

Fabrice Bakhouche. Tout d’abord, la crise sanitaire a démontré l’extraordinaire résilience d’Hachette Livre et de l’industrie du livre en général. Après un moment difficile où l’activité s’est complètement arrêtée, nous avons connu un rebond assez spectaculaire au second semestre 2020 qui s’est poursuivi en 2021.

D’une façon générale, la crise sanitaire a été favorable à la vente de livres en raison de la diminution des loisirs disponibles pendant cette période. Le livre a été plébiscité sous toutes ses formes, digital, audio, papier, ce qui a soutenu l’activité de tous nos clients, qu’il s’agisse des e-commerçants ou des librairies, dès qu’elles ont pu être reconnues comme un commerce essentiel en France.

Nous avons ainsi eu davantage de lecteurs que dans une période d’activité normale et nos lecteurs habituels ont lu plus qu’à l’accoutumée. Dans ce contexte inédit et complexe pour le pays et le moral des Français, les livres ont joué un rôle irremplaçable, celui de divertir, d’offrir de la connaissance, du savoir et des histoires.

Cette crise sanitaire a conforté le groupe Hachette Livre dans la pertinence de sa stratégie. Le secteur de l’édition dans les pays anglo-saxons, où nous poursuivons notre croissance, et celui du jeu de société, sont des marchés qui ont très bien résisté à la crise et sur lesquels nous souhaitons continuer à grandir.

"Nous avons déjà pris position avec succès sur le marché du jeu mobile, du jeu de plateau mais aussi sur celui du e-learning"

L’une des priorités stratégiques est donc de se diversifier sur les marchés adjacents au secteur de l’édition. Quels sont-ils ?

Le marché de l’édition regroupe des réalités multiples et les différentes adjacences au monde du livre sont nombreuses. Nous avons deux axes de développement majeurs sur lesquels nous avons déjà pris position avec succès : le marché du jeu mobile et celui du jeu de plateau, qui possèdent des chaînes de valeur proches de celles du livre.

En complément, nous investissons également le domaine du digital learning. Des filiales du groupe comme Dunod – un important éditeur de la formation professionnelle – ont noué des partenariats avec des acteurs du secteur comme Corp Academy ou 360 Learning. Nous avons également été l’un des premiers investisseurs du fonds Educapital, avec lequel nous sommes très actifs.

Nous avons notamment investi aux côtés de ce fonds dans PowerZ, une entreprise formidable qui est une des rares expériences en France de jeux vidéo d'apprentissage des savoirs fondamentaux. C’est un peu le "Fortnite" de l’éducation !

Quelles sont les raisons qui ont motivé Hachette à entrer au capital de Randolph, l’un des principaux distributeurs canadiens de jeux de société ?

La diversification dans le jeu de plateau est l’un de nos axes stratégiques. Les clients de ce marché sont très proches de ceux du livre. Nous avons commencé par notre marché domestique en réalisant d’importantes acquisitions comme Gigamic, Hiboutatillus ou Blackrock Games. Cependant, ce marché du jeu de plateau est mondial et les grands acteurs tel qu’Asmodée sont présents sur tous les continents. Il était donc impératif d’être également actifs sur le continent nord-américain qui concentre 35 à 40% de ce secteur en pleine expansion. Les déconvenues rencontrées par beaucoup d’acteurs français du jeu de plateau aux États-Unis nous ont amené à aborder cette zone par le Canada francophone. À la suite de l’acquisition du Scorpion Masqué, un éditeur de jeux de plateau montréalais, nous avons identifié Randolph en tant que distributeur bien implanté au Canada.

Nous avons conclu un partenariat capitalistique avec cet acteur qui garde le contrôle de l’entreprise, mais dans laquelle nous sommes un actionnaire important, tout en apportant une partie de notre portefeuille de jeu.

"Nous explorons encore les passerelles possibles entre l’édition de jeux de société et l’édition de livres, qui partagent de nombreux points communs"

Quel bilan faites-vous aujourd’hui de cette stratégie de diversification sur le secteur du jeu de plateau, deux ans après votre première acquisition ?

Un bilan très positif ! La croissance et la profitabilité sont au rendez-vous sur un secteur adjacent au marché du livre. Alors que celui-ci croît sur le rythme du PIB, celui du jeu de société est autour de 10 à 15% de hausse.

Sur le plan commercial, la relation avec nos clients historiques s’est densifiée, précisément parce que l'offre d'achat s'est élargie et que nous ne sommes plus seulement un acteur du livre, mais aussi du jeu.

Sur le plan industriel, nous explorons encore de potentielles passerelles, entre l’édition de jeux de société et l’édition de livres, autant sur la fabrication que la distribution où les fournisseurs et les clients sont pour partie communs aux deux secteurs.

Hachette a réalisé l’acquisition de l’éditeur américain Workman Publishing pour 240 millions de dollars. Quels sont les objectifs poursuivis par cette opération ?

C’est une acquisition assez exceptionnelle par sa taille [la plus importante depuis 2006, Ndlr]. Nous souhaitions continuer à nous développer aux États-Unis. Sur ce marché très compétitif et concentré – en aval comme en amont – la taille compte pour peser face à des acteurs majeurs du e-commerce ou pour négocier avec les grands agents des auteurs de best-sellers qui occupent une position de force. Il était donc important de rester dans le trio de tête [Hachette deviendrait le 3e éditeur aux US après l’autorisation de l’opération entre Penguin Random House et Simon & Schuster, Ndlr]. Avec cette opération nous allons consolider notre position de numéro 3 avec près de 7% du marché et augmenter notre chiffre d’affaires de 22% sur le marché américain.

Nous voulions également rééquilibrer notre catalogue aux États-Unis, initialement très orienté sur la fiction commerciale avec un poids de la nouveauté très fort, grâce à la richesse du catalogue de Workman (3 500 titres).

Enfin, nous avions à cœur de rester fidèle à notre ADN en faisant l’acquisition de cet éditeur familial, historiquement très proche de nous et avec lequel nous partageons les mêmes valeurs. C’est un aspect prépondérant des acquisitions dans les industries créatives et culturelles comme l’édition.

L’opération s’est déroulée à un rythme soutenu, une caractéristique du M&A américain. Le fait d’avoir en interne des équipes expérimentées et outillées pour gérer plusieurs acquisitions en même temps a été une force dans le processus.

Propos recueillis par Laurier John-Pierce Ngombe

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