J’ai découvert l’importance croissante des “vies polycentriques”, où le sens et la motivation ne se concentrent pas dans un seul domaine, mais dans plusieurs centres d’intérêt. Cette prise de conscience a été une révélation personnelle et c’est pourquoi je vous propose d’explorer cette identité plurielle.
TRIBUNE - Jean-Roch Houllier (Safran) : Les individus polycentriques, des navigateurs entre des mondes pluriels
Principe : une définition des individus polycentriques
Même si le concept semble encore peu exploré dans le domaine académique, si ce n’est surtout dans les dimensions ayant trait à la gouvernance et à l’interculturalité, un individu polycentrique se décrit comme une personne qui ne se définit pas par un seul centre d’intérêt, une seule compétence, une seule identité ou un seul ancrage culturel. Au contraire, cette personne évolue avec aisance entre plusieurs pôles, qu’ils soient professionnels, personnels, culturels ou intellectuels.
Le concept d’individu polycentrique est associé à une posture de pluri-identité, de pluridiscipline et de pensée hybride. Un individu polycentrique ne se définit pas uniquement par une multiplicité d’activités, mais par une structuration identitaire ou “architecture intérieure” bâtie autour de plusieurs centres cognitifs ou centres d’intérêt. Ces centres sont souvent profonds (expertise développée), cohérents et interconnectés.
Identité : les grandes caractéristiques des individus polycentriques
Professionnellement tout d’abord, un individu polycentrique sait “naviguer” entre plusieurs centres d’intérêt et domaines de compétences associés et les relier, en rapprochant des univers ou des métiers distincts (par exemple : ingénierie et pédagogie, art et management). Cela peut se traduire par un rôle de “passeur” entre silos dans une organisation.
Culturellement ensuite, l’individu polycentrique adopte naturellement les points de vue et les codes de différentes cultures, valorisant la diversité culturelle et adaptant son comportement en fonction du contexte professionnel et personnel. D’un point de vue identitaire, en ne se réduisant pas à une seule étiquette (“je suis ingénieur”, “je suis créatif”, “je suis manager”), il incarne une identité fluide et plurielle, parfois perçue comme atypique, mais très féconde pour l’innovation.
Enfin, le raisonnement d’un individu polycentrique est souvent systémique, transversal, et connecté. J’aime beaucoup parler “d’innovation de ponts” rapprochant le plus souvent des idées et des univers qui, en premier lieu, ne semblaient rien avoir en commun ! C’est ainsi que j’ai pu donner naissance à la plupart de mes brevets à la faveur de rapprochements inattendus des idées.
Défis : les clés pour devenir polycentrique
En premier lieu, un individu polycentrique développe une réelle capacité à vivre et à évoluer dans la complexité. En naviguant dans des univers variés, il exerce des logiques chaque fois différentes. Un mental structuré et l’esprit critique, en tant que compétences, sont dès lors essentiels.
En deuxième lieu, il est fondamental de travailler sa propre cohérence intérieure au sens d’un fil rouge autour de ses divers centres d’intérêt et domaines de compétences associés – au risque, sinon, de se sentir éparpillé et d’être illisible pour soi-même ou pour les autres. L’approche passe par un travail sur soi et par le développement d’une bonne réflexivité. À titre d’exemple, dans un milieu peu réceptif, l’individu polycentrique, lucide, taira ses centres d’intérêt.
En troisième lieu, le développement d’une posture de veille et d’une compétence majeure, celle de la curiosité ! Il ne s’agira pas simplement de “faire plein de choses”, mais bien de nourrir en continu ses centres, de les faire évoluer et dialoguer. En cela, l’individu polycentrique développe une attention fine au monde, une capacité à capter les signaux faibles, à relier les idées.
Par ailleurs, une forme de courage social caractérise les individus polycentriques dans leur propre singularité et capacité à dire leurs différences (et la diversité de leurs “univers”), le plus souvent au sein d’environnements qui valorisent l’hyperspécialisation : le polycentrique peut alors être perçu comme “pas assez ceci”, “trop cela”, “inclassable”.
Enfin, au cœur même de cette jonction de centres d’intérêt variés, une réelle discipline associée à une organisation hors pair et une gestion du temps et de l’attention sont les aspects incontournables d’un polycentrisme réussi et durable. L’individu polycentrique sait jongler entre centres d’intérêt sans se disperser, en étant capable de prioriser et d’organiser ses projets.
Univers de l’entreprise : la diversité, source de performance et d’innovation
L’individu polycentrique n’a pas toujours un label clair, une filière tracée, un métier type. En cela, il peut décontenancer l’entreprise et provoquer des sentiments divers d’illisibilité, de dispersion d’énergie, de dilettantisme ou encore, plus largement, d’incompréhension.
En réalité, le polycentrisme (le vrai) est quelque chose de sérieux et surtout d’incarné en profondeur (architecture intérieure), générateur de valeur ajoutée et d’innovation pour les entreprises qui ont désormais compris que, pour faire face à la complexité grandissante du monde, le développement et la convocation de compétences variées ‒ y compris décalées ‒, prennent désormais une importance considérable.
L’entreprise peut favoriser la reconnaissance du mode de contribution des individus polycentriques qu’il est possible de qualifier de transversal, synthétique et visionnaire – en mettant en place les conditions d’un environnement capable de lire et de valoriser cette richesse.
En contrepartie, les individus polycentriques peuvent contribuer à développer au sein de l’entreprise des dimensions telles que l’ouverture culturelle (capacité à comprendre et à apprécier différentes cultures sans préjugés), l’adaptabilité (facilité à s’ajuster à divers environnements sociaux, professionnels ou culturels) ou encore l’interculturalité (aptitude à interagir efficacement avec des personnes de cultures diverses).
Les individus polycentriques peuvent se révéler des connecteurs puissants entre les silos, possédant les codes culturels de chaque univers, capables d’y naviguer et de les (re)lier entre eux. Ils sont aussi de puissants relais de l’innovation en exerçant une pensée systémique et en rapprochant des univers et des idées au premier abord sans véritable lien.
Ils peuvent également incarner des catalyseurs du changement comprenant les logiques multiples en jeu dans une transformation. Enfin, par leur parcours, souvent non linéaire, leur empathie et leur curiosité apportent une humanité et une profondeur rares dans les dynamiques d’équipe.
En cela, les individus polycentriques sont des passeurs, des tisseurs de liens, des explorateurs et des navigateurs de mondes pluriels. Ils rendent l’organisation plus intelligente, plus fluide et plus humaine.
Jean-Roch Houllier, Head of Operations, Learning & Digital, Safran
